❝ Mai 68 n’a pas été une révolution, mais une révélation ❞

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L’historien Éric Alary est un spécialiste de cette période, à laquelle il a consacré un épais volume comprenant de nombreux fac-similés*.
Propos recueillis par Sébastien Drouet

 

Dans quelle mesure la province a-t-elle joué un rôle dans les événements ?

Le premier mouvement étudiant a commencé à Nanterre, même si, avant Nanterre, des lycéens, en France, ont manifesté contre la guerre du Vietnam. Dans quelques facs ailleurs qu’à Paris, cela a commencé à bouger. Les jeunes se sentaient trop serrés, tandis que les professeurs n’étaient pas adaptés aux demandes modernes. On avait un vieux système scolaire et universitaire qui devait vite s’adapter pour accueillir une génération massive d’étudiants (670 000 contre 200 000 cinq ans auparavant). Nanterre, c’est là où il y a eu les premiers affrontements entre la direction de l’université et les étudiants, mais dans toute la France il y avait un frémissement. Les parents s’inquiétaient aussi de l’avenir de leurs enfants. Et il n’y avait alors que 500 000 chômeurs ! Mais l’ANPE a été créée en 1967, il y avait un début d’inquiétude.

Vers les 5-6 mai, les facs de province ont été bloquées. Mais c’était moins violent en province qu’à Paris, même s’il y a eu des heurts à Marseille, Rennes… Concernant les ouvriers, il y avait déjà eu des problèmes entre eux et les patrons dès 1967. Les premières séquestrations de patrons ont eu lieu en 1968 à Sud Aviation (Nantes et Saint-Nazaire). Il y a eu des violences aussi entre les ouvriers eux-mêmes, entre ceux qui voulaient travailler et ceux qui les en empêchaient, ou qui les empêchaient de partir le soir.

Quelle place les femmes ont-elles tenue dans Mai 68 ? On ne voit toujours que des leaders masculins…

Mai 68 a ouvert une période de réflexion sur la place des femmes dans la société française, mais elle n’arrivera vraiment qu’après, au début des années 1970. Pendant Mai 68, les femmes étaient bien présentes dans les cortèges, rarement en tête, quelquefois sur les épaules des garçons. Mais elles ont eu conscience qu’elles pouvaient prendre la parole.

Le féminisme est né après, avec le MLF par exemple. Les femmes en 1968 n’étaient pas libres de leur corps, de leur sexualité. La loi Neuwirth (autorisation de l’usage des contraceptifs), votée en décembre 1967, ne sera appliquée totalement qu’en 1972.

Elles étaient cependant bien présentes dans les deux phases, la phase étudiante du 2 au 13 mai, et la phase sociale du 13 au 27. Les femmes faisaient grève dans les usines, apportaient à manger aux hommes. Rappelons tout de même qu’en 1968 il n’y avait que 44 % des femmes de 25-54 ans qui travaillaient, contre 80 % aujourd’hui. En mai 68, pendant le mouvement, la société était encore imprégnée de machisme.

Qu’est-ce que Mai 68 a vraiment changé ?

Il y a un esprit de Mai 68. N’en déplaise à tous ceux qui détestent cette période, ça n’a pas été un épiphénomène, c’est une référence historique et sociale majeure. Ç’a été la révélation que les Français aspiraient à autre chose. En tout cas, ce n’est pas le début de l’ultra-individualisme : les ouvriers et les jeunes aspiraient collectivement à l’émancipation.

Mai 68, c’est la remise en cause de tous les dogmes capitalistes, de l’agriculture productiviste, l’arrivée d’idées sur la protection de l’environnement, la libération de la culture, l’idée que chacun ait un emploi, qu’il fallait préserver de bonnes conditions de travail (c’est encore au cœur des luttes syndicales), un désir plus grand de libération de mœurs…

Mai 68 a accéléré une crise qu’on voyait venir depuis un moment. De Gaulle avait d’ailleurs essayé de réformer, mais il a été pris de vitesse. Si les élections de juin ont été un raz-de-marée pour la droite, elles n’ont pas été un raz-de-marée pour sa personne. Les gens ont voté pour arrêter les grèves, pour que le boulot reprenne. Mai 68 n’a pas été une révolution : les étudiants n’ont jamais voulu tuer les policiers et les gendarmes, et ces derniers n’ont jamais utilisé d’armes létales pour tuer les étudiants.