« Amour » peut-il rimer avec « toujours » ?

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Aux États-Unis, un mariage sur deux se termine par un divorce. En France, nous ne sommes pas très loin de ce chiffre (40 %). La faute à l’amour, qui ne durerait pas éternellement : trois ans, précisément, au terme desquels les (innombrables) défauts de l’autre prendraient le pas sur ses (rares) qualités, au point d’empêcher l’histoire de se poursuivre. Et s’il y avait moyen de faire durer
le plaisir… d’une vie à deux ?  Sébastien Drouet

Si l’attrait réciproque de deux êtres l’un pour l’autre est en partie mystérieux, surtout d’un point de vue psychanalytique – « Il faut tenir compte d’une part d’irrationnel dans cette attirance », déclare ainsi le psychanalyste Alain Valtier* –, il peut néanmoins, dans une certaine mesure, s’expliquer scientifiquement. Comme s’explique aussi la durée de la « première phase ». Mais oui, vous savez : les fameux « trois ans ». C’est ainsi, l’amour, du moins cet état qui rend « aveugle » tellement l’être aimé est resplendissant, ne dure qu’un peu plus de mille jours. Comme à peu près tout dans la nature, cela ne doit rien à une coïncidence, mais tout à l’évolution.

Remontons aux débuts de l’humanité : à l’époque, l’espérance de vie, déjà bien courte, était amenuisée par la présence de prédateurs, et par des conditions d’existence en général extrêmement difficiles… Pour survivre dans ce monde de brutes, il fallait que le bébé, idéalement, soit protégé non pas par un, mais par deux parents. C’est pourquoi la nature a « inventé » l’amour qui unit deux êtres de sexes opposés. Une « invention » qui ne vient pas du cœur, mais du cerveau. L’amour, au-delà de ses aspects romantiques et fleur bleue, « révèle des aspects utilitaires et calculateurs, ceux d’une mécanique cérébrale qui ne laisse rien au hasard », selon la neurobiologiste Lucy Vincent. Et tout se passe inconsciemment.

Les défauts ? Quels défauts ?

Le choix de l’amoureux se fait en fonction de critères qui révèlent des objectifs matériels, poursuit la spécialiste. La femme est jugée d’après sa fécondité, l’homme sur sa force physique et son niveau hiérarchique dans le groupe**. La beauté compte bien sûr, mais qu’est-ce que la beauté aux yeux d’un scientifique ? Des taux d’hormones, un âge, un état de santé (un sociologue ajouterait : un niveau social) qui trouvent leur traduction dans les courbes du corps, dans l’harmonie du visage.

Poursuivons notre investigation. Deux personnes s’attirent mutuellement parce que leurs cerveaux sont disponibles, en recherche. Et pour que ces deux personnes se rapprochent, il faut que deux régions de leur cerveau, « les aires responsables du jugement social », soient aménagées. Nous n’aurons aucun mal à vous convaincre, car chacun, chacune, a vécu cela : au début de la relation, quand tout est rose, et bleu, et merveilleux, les défauts de l’autre ne sont pas nuisibles. Les filles, par exemple, vont juger avec bienveillance les loisirs de leur amoureux. Les garçons vont tenter de s’intéresser aux passions de leur chérie. Ils vont même se transformer, deviennent méconnaissables ; les voilà qui se lavent, qui se parfument !

Aucune volonté dans tout cela, seulement l’action des hormones, l’ocytocine et la vasopressine surtout, et des neurotransmetteurs.

Gare à l’atterrissage

Et cela ne dure que trois ans ? Le philosophe Francis Métivier se récrie : « L’amour dure toujours, sinon ce n’est pas de l’amour. Mais au bout de trois ans, il change de forme, les désirs s’émoussent, la routine s’installe.*** » En fait, le cerveau reprend juste une activité normale. La personne commence à être gênée par les défauts de celui ou celle qui l’accompagne, rien de plus. Mais cet atterrissage peut être plus ou moins brutal. Hé oui, l’autre n’est pas si parfait que cela… « Ce qui risque d’arrêter l’amour n’est pas la diminution de la passion, mais la nécessité de revenir dans le monde social, de quitter la sphère hermétique de l’amour délirant pour réapparaître dans la lumière de la normalité », selon Francis Métivier.

Mais pourquoi trois ans, comme généralement admis, et non pas deux ou quatre (bien que certains chercheurs plaident pour ces durées-là) ? Parce que, écrit Lucy Vincent, la plupart des études montrent que c’est le laps de temps nécessaire pour que, dans un environnement naturel, avant l’ère industriel et urbaine qui a tout bouleversé, le couple ait eu le temps d’avoir un enfant. D’ailleurs, peut-être le bouleversement dont il est question va-t-il faire évoluer les choses dans un sens ou dans l’autre… Les futures générations aimeront-elles autant, ou moins, plus longtemps, moins longtemps ? Réponse dans quelques milliers d’années !

Revenons à nos trois ans. Après, il s’agit de faire durer, car au lieu d’être morts comme il était logique que nous le soyons à nos âges aux temps très anciens, nous sommes toujours vivants, encore debout, et de plus en plus longtemps même. Faire durer… si possible : en France, 40 % des mariages se terminent par un divorce, d’autres sont sous assistance auprès d’un conseiller conjugal.

Mais alors, vous demanderez-vous avec justesse, il n’est donc question que d’amour fou ? Après lui, le déluge ? L’amour « normal », « tranquille », n’existe-t-il pas ?

Une question de volonté (enfin !)

Bien sûr que si, l’amour « tout court » existe ! Au bout des trois ans, c’est le réveil, d’accord, mais l’amour peut quand même durer toute la vie. Heureusement ! Et pour préparer l’ « après-réveil », la neurobiologiste conseille d’opérer quelques réajustements dès la phase « tout feu tout flamme », histoire d’aborder l’étape suivante avec des liens renforcés, une compatibilité établie. Ce n’est plus seulement une question d’ocytocine ou de vasopressine. Cette fois, chacun réalise en conscience ses propres ajustements pour être sûr de continuer à supporter l’autre. Une condition : être engagés tous les deux dans un contrat, donnant-donnant. Il faut y trouver son intérêt. Le but du jeu ? Être armés à deux pour affronter les aléas de la vie…

Dès lors, au-delà des hormones et au-delà même du cap des trois ans, d’autres facteurs vont intervenir pour augmenter l’attirance réciproque, comme la personnalité de chacun, bien sûr, l’environnement, le stress (une situation de stress vécue à deux peut cimenter le couple, à condition que l’un des deux ne soit pas plus affecté que l’autre). Les neurones à ocytocine et à vasopressine (on les retrouve !) sont alors stimulés.

Mais il n’y a pas que dans la difficulté que le couple devient fort. « Un amour qui dure est un amour qui se transforme régulièrement », assure le philosophe. Quelques astuces pour le faire durer ? Des projets de maison, de voyages, ou tout simplement des jeux, du sport, des activités ensemble. Pour former un couple, un vrai. Et pas seulement l’association de deux personnes ayant des intérêts communs…

* « Pour durer, l’amour doit se transformer. » Article à lire sur psychologies.com
** Sur l’homosexualité, lire l’interview plus loin
*** « L’amour dure-t-il trois ans ? L’amour peut durer… toujours. Mais il ne faut rien imposer. » Article mis en ligne sur : leplus.nouvelobs.com, 9/03/2014