Croire ou ne pas croire : That is the question

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Comme chacun sait, il n’est pas utile d’être un fervent chrétien pour fêter Noël. D’ailleurs, selon une étude réalisée par YouGov en 2015, près de neuf Français sur dix (86 %) célèbrent Noël, alors qu’ils sont 63 % à se déclarer athées ou sans religion. 63 %… Est-ce à dire qu’on ne croit (presque) plus en rien, ni en personne ? Pas si vite : si la croyance religieuse faiblit de manière spectaculaire, elle se « réincarne » sous d’autres formes. En fait, peut-être n’a-t-on jamais autant cru qu’en ce moment. Sébastien Drouet

Noël ? Une fête de famille avec échanges de cadeaux. Pour le reste… Plus de sept Français sur dix (74 %) estiment que la vraie signification de Noël a été oubliée. Ils ont raison : participer à Noël n’implique pas de croire en Dieu ni en Jésus (ni même au Père Noël !). Mais justement, que signifie encore ce terme, « croire » ? « Le verbe croire est paradoxal, explique la sociologue Anne-Sophie Lamine, puisqu’il exprime aussi bien le doute que l’assurance. » Tout dépend du petit mot qui le suit : « Croire à, c’est affirmer une existence ; croire en, c’est avoir confiance ; croire que, c’est se représenter une chose d’une certaine façon. » Pour Charles-Henri Cuin1, « la signification du verbe croire est plurielle. On ne croit pas que 2 + 2 font 4, on le sait, car c’est certain. En revanche, on croit qu’il va pleuvoir demain (c’est une opinion sans aucune certitude), ou on croit que Dieu a créé le monde (c’est une conviction, sans certitude là non plus). » Croire, en fait, c’est donner son assentiment à une représentation ou à un jugement dont la vérité n’est pas garantie2. Quand on ne peut pas savoir, pour quelque raison que ce soit, on croit.

Si on met de côté les croyances religieuses, qui tiennent de la foi (que Kant distingue de l’opinion), il y a deux sortes de croyances : les vraies – que l’on peut rapprocher des connaissances, à condition qu’elles soient justifiées – et les fausses, comme celle qui avançait jadis que la terre était plate, une théorie battue en brèche il y a quelques siècles grâce aux avancées de la science.

Les croyances se portent bien

Pourtant, les croyances les plus farfelues ne disparaissent pas forcément avec les progrès de la science2. C’est bien plus compliqué que cela ! La science recule leur champ d’application, mais ouvre chaque fois la voie à des croyances nouvelles. Si certaines meurent, d’autres naissent, et se nourrissent même des innovations : le clonage par exemple, entraîne la croyance en l’immortalité. Internet même est à l’origine de leur explosion : la surabondance d’informations, fournies par tout le monde et n’importe qui avec des airs de bonne foi confondants, rendent leur vérification impossible. Comme on ne vérifie pas ce qui a tout l’air d’être vrai, on y croit. Et c’est ainsi que sur le web, des théories du complot fleurissent toute l’année ! Des théories du complot ou bien des légendes urbaines, pas forcément citadines d’ailleurs, mais en tout cas actuelles, une légende urbaine étant, selon la journaliste de Sciences Humaines Catherine Halpern, « une anecdote de la vie moderne, d’origine anonyme, au contenu surprenant mais faux ou douteux, et racontée comme vraie ». Des légendes enracinées profondément – en cela, elles diffèrent de la rumeur –, qui laissent apparaître les peurs de la société : le micro-ondes dangereux, le viagra trop puissant, les aiguilles infectées dans les salles de cinéma, les alligators dans les égouts de New York… Les spécialistes ont démontré qu’il s’agissait en fait de vieilles histoires remises au goût du jour. Rien n’arrive jamais de nulle part.

Des croyances plurielles

Les croyances affirment, sans esprit critique, des vérités, l’existence de choses ou d’être, sans en fournir la preuve, mais sans qu’il soit possible non plus de prouver qu’elles sont fausses : l’âme, les fantômes, la réincarnation, Dieu, le paradis, l’enfer3… sans oublier les superstitions, qui paraissent pour la plupart complètement irrationnelles à tout être sensé. Irrationnelles, vraiment ? Pas toujours : en creusant un peu, on se rend compte que des légendes entourent encore certains lieux réputés dangereux où, de fait, des accidents ont eu lieu à une époque. La base est réelle, mais le folklore s’en est emparé pour construire une histoire autour, et éloigner, dans leur intérêt d’ailleurs, les casse-cou en tout genre !

Si, il faut bien l’admettre, les vieilles croyances populaires sombrent peu à peu dans l’oubli, comme le patois et les costumes traditionnels, les croyances en général, le fait de croire en quelque chose de surnaturel ou en tout cas de non-prouvé, ne connaissent pas la même désaffection. Au contraire, astrologie, envoûtements, tables qui tournent ont leurs fidèles : un Français sur huit déclare avoir déjà consulté un voyant ou un astrologue. Et dans le même temps, l’appartenance religieuse décline (lire l’encadré plus loin).

Pourquoi croyons-nous ?

C’est à « croire » que « croire » répond à un besoin. À quoi servent par exemple les objets fétiches, trèfles à quatre feuilles, le loto du Vendredi 13, l’astrologie, etc., tout cet irrationnel qui prospère dans les périodes d’incertitude ? « Les superstitions rendent un service psychologique en permettant de maîtriser son environnement, répond le sociologue Gérald Bronner4. En cas d’échec, les manies permettent de ne pas s’attribuer la faute. Cela peut être utile pour relever la tête et continuer. »

On croit par endoctrinement, ou parce que l’on a peur de la mort, de l’Enfer, parce que l’on cherche du réconfort. Ainsi, croire en Dieu augmenterait l’espérance de vie, et calmerait l’anxiété. Des chercheurs américains ont montré qu’après les attentats du 11-Septembre, le refuge dans la prière pour gérer le traumatisme avait été un moyen plus efficace que les autres. Mais croire aide aussi à guérir : c’est le principe du placebo, encore plus efficace s’il a mauvais goût ou s’il est administré par piqure !

Plus simplement, au sens large du terme, croire est nécessaire. Qu’il s’agisse de croire pour calmer ses angoisses, trouver un refuge ; qu’il s’agisse de croire en soi, pour progresser et affronter la vie ; ou bien enfin de croire l’autre, d’avoir confiance en lui. « Une société cesse d’être viable à partir du moment où l’on ne croit plus personne, écrit Michel Lacroix5. Aucun monde commun n’est possible si l’on ne peut compter sur la bonne foi d’autrui (…). C’est à ce prix que la vie en société est possible, que les couples s’entendent, que les échanges économiques ont lieu. » Tout en restant sur ses gardes : il s’agit d’être confiant sans être naïf, lucide sans être parano.
Croyez-nous !