Dans la peau de Jeanne d’Arc

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dans-peau-jeanne-arcMarie-Christine Bordat-Chantegrelet, directrice de « casting »

Sa famille vouait à Jeanne d’Arc une passion sans borne. Marie-Christine en a hérité. En 1968, sa monture à roulettes tirée par son frère et le morceau de tissu lui servant de drapeau sont même devenus si réels qu’elle s’est vu demander par une dame en fauteuil roulant : « Fais que je me lève et que je marche ! » Inutile d’aller plus loin pour se voir préciser que l’on « incarne pas Jeanne, on la représente ». Et l’une des premières raisons à cela, c’est que malgré la rumeur, qui a la vie dure, de virginité des candidates, le jury ne tient aucun compte de ce critère. « Le maire s’en fout comme de l’an 40 que la fille soit vierge ! » assure Marie-Christine.

Fidèle à Jeanne !

Entrée dans l’association Orléans-Jeanne d’Arc deux ans après son élection, présidente depuis 2001, Marie-Christine a vu évoluer les Jeanne mais n’en dira pas plus : « Les raisons de la sélection doivent rester secrètes. » On saura seulement que les critères de base ont été remis en cause, faute de candidates. Le « être née et habiter à Orléans » est devenu « habiter Orléans ou l’agglo proche depuis dix ans » ; les jeunes filles, qui étaient choisies par leur lycée, public ou privé (un an sur deux), font aujourd’hui elles-mêmes la démarche de se présenter à la structure qui appuie leur candidature auprès d’Orléans-Jeanne d’Arc ; cela peut être la pastorale du lycée (privé, le public n’étant plus force de proposition), la paroisse, les scouts ou une association dans laquelle œuvre l’élue.
L’association est garante de l’utilisation de l’image de Jeanne d’Arc à Orléans, et gère l’ensemble des fêtes johanniques. Seuls les 7 et 8 mai se font en partenariat avec le maire. Marie-Christine en a côtoyé quatre et n’a jamais eu à s’en plaindre : « J’étais chargée de mission à la mairie puis assistante parlementaire sous Jacques Douffiagues et Jean-Louis Bernard ; j’avais de très bonnes relations avec Jean-Pierre Sueur ; je n’ai pas de problème avec Serge Grouard. » Aujourd’hui, cela fait quarante et un ans qu’elle est fidèle à Jeanne.

Jeanne d'Arc Charlotte Marie

Charlotte Marie : Jeanne Forever

À voir Charlotte et son petit gabarit, on se plaît à imaginer tout ce qu’il y a de fraîcheur, de réserve et de fragilité en elle. À l’entendre, on se rend vite compte que ces mots ne sont pas les plus appropriés pour la qualifier. « Jeanne, sa relation à Dieu, ses valeurs… je m’y retrouve », commence-t-elle, d’un ton assuré. Depuis l’an dernier, elle est sa référence plus qu’elle ne l’a jamais été : « Je suis en première année de médecine et il m’arrive de vouloir tout abandonner. Dans ces moments-là, je pense à Jeanne et à sa détermination. Ça me booste. »

Habitée

Mais ce qui la booste aujourd’hui, hier la rendait plus émotive que jamais. Représenter « Jeanne », comme elle l’appelle tout naturellement (et comme le font celles qui l’ont précédée), l’a littéralement bouleversée, du début à la fin. Si celle-ci entendait des voix, Charlotte, elle, a pressenti les choses : « Un vendredi soir en rentrant du cathé (ndlr : des cours qu’elle dispensait à des CM2), j’ai deviné que j’avais raté un appel important. C’était le cas, puisque Marie-Christine Chantegrelet avait cherché à me joindre, et j’ai attendu près du téléphone jusqu’à ce qu’elle réessaie. » On ne gagne pourtant ni argent ni célébrité à défiler à Orléans. En revanche, pendant un an, on garde l’épée remise le 29 avril devant les autorités civiles, militaires et religieuses. Voilà d’ailleurs ce qui fait pleurer Charlotte aujourd’hui. « Je vais devoir la rendre, et je n’en ai pas envie », dit-elle, encore investie du « rôle » de sa vie.
Pourtant, sous son armure – louée spécialement pour elle, “l’officielle” n’étant pas à sa taille ! –, tout n’était pas particulièrement rose : « Quand il faisait chaud, c’était un four, quand il faisait froid, un congélo. » Alors, quand l’invité d’honneur a une heure et demie de retard, on est en droit de bouillir sous la marmite. Que nenni ! Même notre judoka national (ndlr : David Douillet) n’aurait pu gâcher la journée de cette Jeanne, transformée pour l’occasion en canard, laissant tout glisser sur ses plumes.

 

Orléans -Jeanne d’Arc En Chiffres

• 12 armures
• 1 étendard en dépôt (qui appartient à la Mairie)
• une cinquantaine de costumes (hérauts, pages, hommes d’armes, soldats et Jeanne en civil)… et aucun local pour l’entrepôt ! C’est une association partenaire qui leur prête une salle.

 

Marie-Nöelle Maréchal Jeanne d'Arc 1981Marie-Noëlle Maréchal,

une affaire de famille

1981. Cette année-là, le destin de Marie-Noëlle Maréchal en a pris un coup. À 3 mois déjà, elle vivait au rythme des fêtes johanniques, au milieu des chevaux et des armures. Et pour cause ! Son père, depuis 1945, s’occupait « d’habiller » la libératrice d’Orléans. « J’étais toujours fourrée dans les coulisses, explique-t-elle. C’est pour ça que lorsque j’ai eu 17 ans et que je me suis présentée, c’était sans y croire. » Finalement, était-ce pour faire plaisir à son père ou pour d’autres raisons – le secret reste entier –, c’est elle qui fut choisie.

« Tout me semblait trop grand »

Alors que ces fêtes étaient presque une réunion de famille (« Mon frère était l’un de mes pages, et mon père n’était pas bien loin, en tant que membre d’Orléans-Jeanne d’Arc »), une nouvelle “tête” faisait son entrée : Jacques Douffiagues, fraîchement élu maire de la ville, venait partager son premier serrement de mains johannique. « Heureusement qu’on était là pour me guider car tout semblait trop grand, tout nous faisait peur », raconte Marie-Noëlle, tellement survoltée à l’époque qu’elle s’est à peine rendu compte du prestige de l’invité d’honneur qui l’accompagnait : « C’était le général de Boissieu, le gendre du général de Gaulle ! » Elle avoue n’avoir « atterri » qu’en remettant son épée, l’année suivante, mais à l’entendre, on la soupçonne de ne pas avoir terminé la manœuvre…

Des souvenirs plein la tête

« On n’est pas Jeanne une année, mais toute une vie », affirme celle qui, il y a encore un quart d’heure, incarnait « Souricette » auprès d’enfants hospitalisés à La Source. Et d’enchaîner sur une anecdote haute en couleur : « Cette année-là, au moment du défilé, Yasmine, ma belle jument blanche, s’est libérée d’une partie de son harnais en relevant la tête d’un coup sec », heurtant violemment le nez de la pauvre Jeanne qui s’est mise à pleurer ! Pourtant, c’est à l’équidé que Marie-Noëlle doit l’un de ses plus beaux souvenirs : « Lorsqu’on est rentrés dans Orléans, le claquement des sabots sur le pavé mêlé au cliquetis de l’armure avait quelque chose de magique. » Aujourd’hui, elle est rentrée à l’association, et a pris le relais de son père. Décédé en 2004, celui-ci aurait habillé sa 60e Jeanne l’année suivante !

Annick Lucet Jeanne d'Arc 1945 OrléansAnnick Lucet la Jeanne de la Libération

Auparavant c’étaient des puceaux qui tenaient le rôle de Jeanne. Puis un étendard la symbolisa alors que les fêtes étaient organisées par le Clergé. C’est Monsieur Chevalier, le maire de l’époque, qui a voulu que Jeanne soit représentée. Cela créa de vives
tensions avec le chanoine Chenesseau.
Monsieur Lucet, commissaire des scouts et père d’Annick, vénérait Jeanne d’Arc. C’est lui qui établit l’itinéraire de la chevauchée de Jeanne, encore en vigueur aujourd’hui. Très vite on désigna la fille de Monsieur Lucet comme Jeanne : « Quand on m’a choisie je me suis dit : « Je ne suis pas capable », puis j’ai pris ça comme un service pour représenter le groupe de scouts dont j’étais la cheftaine. »
Ce jour reste gravé à jamais dans la mémoire d’Annick, elle raconte avec émotion les cris de joie et les coups de canon qui ont rythmé cette journée exceptionnelle, les chapeaux qui volaient : c’était la Libération !
Quand elle traversa le pont Royal bombardé et rafistolé, sa vieille jument allemande, se cabra. « Vous ne savez donc pas monter à cheval ? » s’indignèrent les anciens combattants présents pour l’occasion. « La veille, je m’étais entraînée, sur la levée de la Loire, se souvient Annick, mais comme j’avais une cravache, le cheval est parti au galop. »
En plus de l’armure, la jeune femme portait une jupe en cote de maille très lourde. « Il a fallu un escabeau pour monter et descendre du cheval !  Ce jour-là, il faisait très chaud à Saint-Marceau  une amie m’a apporté à boire dans une flûte à champagne car je n’arrivais pas à plier mon bras avec l’armure. » Chaque année Annick et son époux se rendent à la cérémonie de Saint-Pierre-le-Puellier : « C’est l’essentiel des fêtes johanniques, la remise de l’épée à Jeanne. » Un conseil à la Jeanne 2011 ? « Qu’elle profite de ce moment unique, c’est un rôle qui nous dépasse. Il ne faut pas oublier que ce n’est pas nous que l’on applaudit, c’est Jeanne ! »