Entrepreneuriat au féminin : encore un effort !

Si l’idée de voir une femme à la tête de sa propre entreprise fait son chemin dans la société et ne scandalise heureusement plus personne, le passage à l’acte, à savoir la création effective d’entreprises par les femmes, tarde un peu… beaucoup ! On compte seulement 30 % de femmes chez les entrepreneurs. Où est la parité ? Pas plus ici que dans le reste du monde du travail, apparemment… Sébastien Drouet

Légalité au travail serait-elle un vain mot ? Si les mentalités progressent, les inégalités, malheureusement, demeurent, que ce soit dès l’embauche, où l’on va préférer un cadre masculin à une femme susceptible d’être trop prise par sa vie de famille, ou bien au niveau des salaires : ainsi, en région Centre-Val de Loire, le revenu salarial net moyen annuel est de 18 218 Ä pour les femmes contre… 23 550 Ä pour les hommes ! Hommes qui, lorsqu’ils sont salariés dans la région, sont 66 % à occuper un CDI, contre 60 % des femmes. Mais l’inégalité se vérifie aussi dans l’entrepreneuriat…

Des disparités évidentes

Alors qu’elles composent 48 % de la population active, et que leurs entreprises affichent une profitabilité de 9 % supérieure à celles dirigées par les hommes*, les femmes ne représentent que 14 % des dirigeants d’entreprise – président, directeur général, PDG, gérant/co-gérant, DGA, ou membre du Directoire. Un chiffre qui n’a progressé que de 1,2 point entre 2003 et 2013. Pire, dans les sept mille plus grandes entreprises françaises, les femmes ne représentent que 7 % des cadres dirigeants. Mais la différence se voit même au niveau des petites et moyennes entreprises : tandis qu’en France, plus de 80 % des femmes âgées de 25 à 49 ans travaillent, plus de la moitié des PME n’en comportent aucune dans leur comité de direction**. Et quand elles parviennent au pouvoir, c’est parce qu’elles ont créé ou racheté l’entreprise (dans 44 % des cas), ou bien dans le cadre d’une transmission familiale (22 %)***.

Entreprendre, voilà la solution ! Sauf qu’un certain nombre de freins empêchent les femmes – qui ne sont que 30 % des entrepreneurs –, de franchir le pas et de conduire elles-mêmes la destinée de leur propre affaire…

Course d’obstacles

Le problème est à la fois sociologique et historique ; les racines sont profondes. Et il serait trop facile de pointer du doigt les machos de service. « Les femmes ont encore plein de barrières dans la tête, relevait Mercedes Erra, présidente exécutive de Havas Worldwide lors du Salon des entrepreneurs en 2014. On ne leur a pas dit qu’elles pouvaient entreprendre. Ce n’est pas volontaire, mais c’est un fait. Deuxième barrière : elles portent le fardeau de la famille, ce qui est une vraie entreprise en soi. Pour qu’elles entreprennent, il faudrait que les hommes soient davantage concernés par l’entreprise familiale pour trouver un équilibre. Quand elles franchissent le pas, les femmes obtiennent des résultats extraordinaires. »

À condition de franchir d’autres barrières : car les entrepreneuses en herbe et dans l’âme se heurtent aussi à des stéréotypes très communs dans la société, comme le fait que l’ambition et la compétition seraient surtout des caractéristiques masculines, que l’indisponibilité et la non-mobilité seraient l’apanage des femmes, qu’elles rencontreraient davantage de problèmes à concilier vie privée et vie professionnelle, qu’elles auraient moins accès aux réseaux… Sans même penser à accéder à un marché, le simple fait de vouloir se lancer se révèle compliqué : craignant les risques liés aux enfants (les femmes devront donc amener plus de garanties), mettant en doute leur aptitude à se mouvoir dans un environnement masculin (le monde des affaires !), les banques repoussent les dossiers. Le taux de refus est un tiers supérieur pour les femmes – bizarre, non ?

Crowdfunding à la rescousse !

Pour autant, réjouissons-nous, l’entrepreneuriat au féminin séduit. En 2012, 18 % des Françaises interrogées par Opinion Way envisageaient de créer ou reprendre une entreprise, et 69 % estimaient que l’entrepreneuriat était plus épanouissant que le salariat. Le train est peut-être en marche, d’autant que des innovations aident à mettre de l’huile dans les rouages : elles qui sont plus diplômées que les hommes quand elles créent leur boîte, qui mettent plus de temps à finaliser leur projet et bénéficient de moins d’investissement – généralement moins de 8 000 Ä, autofinancés –, qui créent des entreprises plus pérennes, nous l’avons dit, forment aussi 40 % du bataillon des autoentrepreneurs, et une bonne partie des adeptes du crowdfunding, le financement collaboratif en ligne qui a le vent en poupe et grâce auquel plusieurs entrepreneuses présentées par Edith dans ses précédents numéros se sont lancées dans le grand bain. Alors que, rappelons-le, les dames ne représentent que 30 % de l’armée des entrepreneurs, 47 % des campagnes financées par les internautes par le biais du site Indiegogo sont des projets portés par des femmes, « qui trouvent là le moyen de contourner les lacunes et manquements de l’industrie financière » (Les Echos.fr). 30 % des entrepreneurs, et peut-être 40 % fin 2017 : c’est en tout cas l’objectif du plan gouvernemental de sensibilisation à l’entrepreneuriat féminin, dévoilé en août 2013. Avec des mesures pour simplifier l’accès à l’information des femmes qui souhaitent créer ou reprendre une entreprise, renforcer l’accompagnement, et faciliter l’accès au financement. Comment ? En sensibilisant cette fois les conseillers bancaires à l’entrepreneuriat
féminin…

* Allons plus loin : selon une étude du site manageo.com, les femmes chefs d’entreprise conduisent trois fois moins leur entreprise au tribunal de commerce que les hommes. Mais avouons-le, ces messieurs sont plus nombreux à diriger des entreprises qui doivent se confronter à la crise.
** Le management au féminin. Les femmes et le leadership, Noëlle Harmand, Business Administration, 2013
*** KPMG, juin 2015