Interview Aude de Thuin : ❝ Tout le système est à revoir ❞

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Chef d’entreprise, créatrice du Women’s Forum for the Economy and Society, auteure de plusieurs ouvrages, Aude de Thuin est fortement engagée dans la reconnaissance des femmes dans la société. Réponses recueillies par Sébastien Drouet

 

Dans vos livres, vos interviews, vous invitez les femmes à « oser ».
C’est la clé de la réussite ?

J’adore ce mot, « oser ». Et j’aimerais tant que les femmes osent plus. Mais malheureusement, les femmes sont majoritairement en déficit de confiance en elles. Il y a plusieurs explications à cela : leur éducation qui dès le départ les a amenées à « rester en retrait », l’observation de leur propre mère qu’elles imitent inconsciemment… Les femmes n’aiment pas se mettre en avant. Elles savent qu’il n’y a souvent que des coups à prendre et elles préfèrent rester en retrait, ce qui est terrible pour elles-mêmes, leur image, et pour ce qu’elles pourraient apporter au monde qui a de plus en plus besoin d’elles. La peur de l’échec ou d’un refus les bloque aussi, que ce soit pour une demande d’augmentation, ou pour oser aller donner des idées sur la façon dont les choses pourraient se faire autrement à l’intérieur même de l’entreprise dans laquelle elles travaillent. C’est la même chose pour la création d’entreprise, quoique sur ce plan-là ça bouge depuis quelque temps. Les femmes osent se lancer plus facilement car elles ont des modèles. Néanmoins, ma recommandation est de créer une entreprise à deux ou plus. Ensemble, on se challenge, on va plus facilement à un rendez-vous chez le banquier, et surtout on répartit ainsi le risque inhérent à toute création d’entreprise. On évite aussi le sentiment de solitude qu’éprouve si souvent l’entrepreneur.

Que manque-t-il aux femmes pour qu’elles prennent réellement le pouvoir ?

Vous savez, les femmes n’aiment pas vraiment le pouvoir pour le pouvoir ; elles préfèrent un partage du pouvoir pour un meilleur équilibre. Le problème est que les hommes eux aiment rarement partager le pouvoir. Ou alors entre eux, comme dans la cour de récréation quand ils étaient petits. On reproduit ce qu’on a souvent connu jeune. Regardez le gouvernement actuel. Certes, la parité ministérielle est là, mais quand on regarde de plus près, on est loin de la parité. Comment une femme peut donc trouver sa place dans ce système ? Dans le monde des médias, c’est la même chose, ou alors on va aller chercher une belle blonde car elle passera mieux à l’antenne. Tout le système est à revoir. Et peut-être sommes-nous à l’aube de changements majeurs pour un meilleur équilibre.

La situation évolue
favorablement selon vous ?

Je suis assez confiante pour les années qui viennent car nous venons de vivre une mutation profonde qui va faire évoluer les choses liées à la sale affaire Weinstein. Aujourd’hui, on dit que c’est l’ère des femmes à Hollywood. Attendons encore un peu mais je pense que nous sommes dans une nouvelle voie. Et de fait, par capillarité, cela aura une influence dans le monde entier. Car plus il y aura des modèles auxquels s’identifier, plus les femmes se diront : moi aussi, je peux le faire. C’est ce que j’ai fait toute ma vie. Il y avait les femmes que j’admirais, que j’avais envie de connaître, de suivre, d’imiter même, et aussi celles à qui je ne voulais pour rien au monde ressembler. Cela m’a beaucoup aidée dans ma carrière d’entrepreneuse.

Êtes-vous féministe ?
Quel sens donnez-vous à ce mot ?

Oui, je suis féministe, depuis toujours, car je suis portée par les valeurs du féminisme qui sont d’atteindre une égalité sur tous les plans : politique, économique, social, juridique, culturel. J’ai du mal à comprendre certaines femmes qui ont honte de se dire féministes. Être féministe n’empêche pas la féminité. C’est être responsable vis-à-vis de nos enfants, car n’oublions jamais que nous, femmes, représentons 50 % de la population, et que nous sommes les mères des 50 % autres ! Avec les responsabilités qui vont avec.