Interview : « Contre l’ennui, mettre le paquet sur l’animation ! »

Christophe Moreau

Christophe Moreau est sociologue, auteur notamment de La fête et les jeunes, espaces publics incertains (Apogée, 2007). Il dirige JEUDEVI, équipe de recherche en sciences humaines spécialisée sur les questions de jeunesse, basée à Rennes (www.jeudevi.org).

Généralement, Noël se passe en famille, le Nouvel An entre amis…

Tout à fait, le Nouvel An est véritablement la soirée de l’année la plus partagée entre amis, quelles que soient les cultures, et ce sur tous les continents. Il peut s’agir de soirées privées, chez les uns ou les autres, ou dans les restaurants, clubs, discothèques ; mais on observe également beaucoup de festivités sur l’espace public, dans les centres-villes, sur les plages, les ports et autres. Il s’agit de façons de s’amuser très différentes : plutôt dans l’entre-soi, avec des personnes connues, ou inversement dans la sphère publique, pour rencontrer de nouvelles personnes.

Justement, il nous semble qu’autrefois, on fêtait le Premier de l’an dans un cadre privé, avant que la célébration n’investisse le domaine public, la rue. Que s’est-il passé ?

Les centres-villes ont toujours été des endroits de liesse populaire (pensons à la Libération par exemple). Mais il est sans doute vrai que leur fonction festive et récréative s’est accentuée. L’activité des centres-villes s’est un peu spécialisée sur l’offre festive, les festivals, les bars, les places publiques ; on parle de festivalisation de la société, et de marketing urbain, car les villes sont en concurrence et doivent développer des pratiques et un imaginaire de la fête pour rester attractives. Et comme, dans le même temps, la population urbaine s’est démultipliée, dans un univers urbain de plus en plus étendu, on habite et on travaille dans un rayon assez large. Mais pour ce qui est de la fête, on converge toujours vers le centre-ville qui est le cœur battant de la cité, chargé d’histoire et pensé comme le lieu où l’on peut manifester sa joie sans nuire aux habitants (ce qui n’est pas toujours vrai) et retrouver les autres fêtards. On l’observe aussi à l’occasion des grandes manifestations sportives, où l’on entend beaucoup de klaxons… Ces pratiques montrent également une volonté d’appartenance à sa propre ville.

Pour célébrer l’année nouvelle, beaucoup de choses se passent désormais sur les réseaux sociaux…

On peut dissocier deux tendances dans nos sociétés. Tout d’abord la mobilité ; autrefois, on faisait une fête à un endroit ; maintenant, grâce à nos connexions numériques, on peut vivre une fête où l’on se déplace de lieux en lieux, de groupes d’amis en groupes d’amis, et au final, on peut vivre plusieurs soirées dans la même. L’autre tendance, à mon avis moins drôle, est une moindre présence psychique aux autres autour de nous car on est absorbés par la recherche de contacts et de gratifications via les réseaux sociaux ; plutôt que vivre le moment présent avec ceux qui nous entourent, on cherche à être aimé, reconnu, liké, sollicité via les réseaux numériques. C’est un changement majeur, qui peut être un facteur d’ennui dans des soirées où tous les jeunes semblent absents et absorbés par leur téléphone. Cela doit nous inciter à mettre le paquet sur l’animation, la diffusion musicale, la danse, les tenues vestimentaires, pour créer une forme de parenthèse dans la vie habituelle qui nous permette de nous déconnecter et de nous lâcher un peu au cours de la soirée…