Je garde tout, on ne sait jamais !

Qui ne consacre pas une partie de ses loisirs à une innocente collection, BD, figurines, timbres, souvenirs de voyages ou autres ? Mais quand l’accumulation devient maladive, quand les objets ne sont d’aucune utilité car inutilisables, cette collectionnite aiguë et insensée porte un nom : la syllogomanie, partie d’un tout plus grave appelé « syndrome de Diogène ».
À bien y réfléchir, peut-être connaissez-vous quelqu’un atteint d’une forme ne serait-ce que légère (heureusement !) de ce mal étrange ?

Oh, les belles raquettes de tennis que voilà ! En bois qui plus est. Quarante ans que nous les avions perdues de vue, bien rangées qu’elles étaient au fond du grenier. Sans que nous ne nous en portions plus mal  d’ailleurs, puisque nous en possédons des plus récentes, en graphite. Donc, quarante ans que leur nécessité n’est pas démontrée. Qu’en faire maintenant que nous avons remis la main dessus ? Les jeter ? Pas question. Pourquoi ? Parce que… on ne sait jamais !

C’est bien lui l’ennemi, le « on ne sait jamais », qui nous pousse à entasser dans le grenier – véritable réceptacle de toutes les inutilités – quantité d’objets devenus désuets, obsolètes.

Bienvenue au pays de la « syllogomanie » !
Un terme méconnu mais dont beaucoup d’entre nous comptent au moins une « victime » dans leur entourage. Pas forcément un psychotique bien sûr ; il existe des cas légers de syllogomanes qui, sans aller jusqu’à investir les pièces principales de la maison, se contentent de coloniser, outre le grenier, la cave, la cabane au fond du jardin ou la chambre de réserve (qui pour le coup porte bien son nom). Ce sont juste des personnes normales qui ont du mal à jeter définitivement aux oubliettes, pour ne pas dire aux ordures, ce petit bout de leur passé qu’au fond d’elles-mêmes elles espèrent peut-être voir revenir un jour.

Vous avez dit « syllogomanie » ?

La syllogomanie, « goût immodéré pour l’accumulation » selon sa définition courante, est « un trouble psychique assez peu connu, où un individu accumule les objets, sans les utiliser, avec une difficulté majeure à s’en débarrasser, même si ceux-ci sont inutiles, encombrants, dangereux et insalubres »*. Dans les cas sévères, loin de ne remplir que des pièces mineures du foyer, « cette accumulation affecte l’espace de vie et la mobilité du sujet et de ses proches ». Et dans ses formes extrêmes, « elle est dangereuse, car peut être source d’incendie, de conditions insalubres, de blessures, mais aussi d’un appauvrissement du fonctionnement social et d’un abaissement des relations familiales »*. En effet, on imagine sans peine la difficulté de partager le quotidien d’un(e) syllogomane pathologique…

C’est bien lui l’ennemi, le « on ne sait jamais », qui nous pousse à entasser dans le grenier quantité d’objets obsolètes

Rien à voir donc avec le fait de collectionner, innocent passe-temps pour 23 % des Français de plus de 15 ans (75 % d’entre eux sont des hommes, qui consacrent 5 à 20 % de leur budget à leur passion). Une collection se limite à une série d’objets bien délimitée, avec un budget raisonnable, calculé. Mais surtout, les collectionneurs chouchoutent leurs bibelots, rigoureusement, voire maniaquement, disposés dans des vitrines dédiées (la folie du rangement est une autre manie qui sera peut-être présentée dans un prochain article). Une passion dévorante qui peut certes parfois prendre des proportions déraisonnables, au point d’impacter la vie de famille (et le budget familial !), mais qui peut aussi amener le spécialiste à proposer ses expertises tarifées. Rien à voir avec le fait de collecter et d’entreposer des choses inutiles. Ce dernier, cependant, s’explique.

Pourquoi garder des choses inutiles ?

Comme l’indique la Revue médicale suisse, le psychologue Randy Frost et ses collaborateurs ont établi un modèle de la syllogomanie qui met en évidence plusieurs déficits dans le traitement de l’information chez les personnes qui accumulent*. Le plus important d’entre eux apparaît dans le processus de prise de décision : c’est par crainte de faire une erreur dans le choix de garder ou de jeter un objet que les patients préfèrent tout garder. Les sujets « accumulateurs », comme on les appelle, surestimeraient la gravité des conséquences d’avoir jeté un objet qui pourrait, selon eux, s’avérer utile ultérieurement. Surtout si l’on ajoute à cela une sur-catégorisation de l’objet, les accumulateurs considérant que chaque objet est unique et, dès lors, irremplaçable. Les études menées par ces spécialistes mettent en évidence une « absence de confiance du patient dans ses capacités mnésiques (la mémoire) et la surestimation de l’importance de se souvenir ou d’enregistrer une information, (qui) pourraient jouer un rôle dans le maintien des symptômes ». Sans oublier un attachement excessif aux biens (l’objet en tant que partie de soi), des croyances concernant la possession (« sans elle, je serais vulnérable ») et un évitement du sentiment de perte.

Au-delà de la syllogomanie : le syndrome de Diogène

Terme apparu pour la première fois en 1913**, le syndrome de Diogène concerne surtout des personnes âgées vivant dans des conditions d’extrême insalubrité, sans considération pour leur corps ou leur entourage, avec lequel les ponts sont coupés. Il se voit chez des gens qui ont connu un traumatisme – décès d’un parent, rupture amoureuse –, qui sont peu sociables, méfiants, d’un niveau socio-économique souvent élevé mais qui semblent vivre dans la misère.
Le choc traumatique qu’ils ont vécu a entraîné une carence affective. Qu’ils cherchent à combler par l’accumulation. Une manière pour eux de se rassurer, en même temps qu’un paradoxe puisque la pathologie supposée combler le manque affectif les éloigne des autres !

Ces personnes ne demandent pas d’aide, alors qu’elles en auraient grand besoin. Leur quotidien, ce sont des monceaux d’objets sales dans un univers sans chauffage, sans nourriture, sans soins médicaux. La syllogomanie dont elles souffrent – car à ce niveau, c’est une souffrance –
n’est que l’une des composantes du syndrome de Diogène, la plus spectaculaire sans doute. L’invraisemblable bric-à-brac envahit les pièces à vivre, l’espace vital est réduit à quelques mètres carrés (d’où la référence à Diogène, qui dormait dans un tonneau), la personne se laisse couler dans une absence d’hygiène totale.

Quelles solutions ?

Pour traiter la syllogomanie sévère, à plus forte raison le syndrome de Diogène, « il faut aller chercher le trouble sous-jacent, la schizophrénie, le trouble anxieux, nous informe le psychiatre Nicolas Neveux. Or, les gens atteints ne sont pas conscients du problème, ou ne cherchent pas à le traiter car c’est un mécanisme qu’ils mettent en place pour traiter autre chose. » Concernant les syllogomanes légers, que certains d’entre nous connaissent, il va s’agir, pour leur entourage, de guetter le déclic avant que cela ne devienne problématique. « C’est le seuil qui est important », rappelle Nicolas Neveux. Les personnes gardent « au cas où », certes, mais quel est le cas où ? « Est-ce que ces personnes réfléchissent au seuil, ou accumulent-elles par automatisme, par principe ? Si une personne garde une télé de 2005 qui fonctionne encore pour éventuellement la donner à quelqu’un, cela a du sens. Si elle garde toutes ses télés depuis l’âge de dix ans, là, ça pose un problème. La personne, en fait, n’arrive pas à trancher. » Ce déficit dans la prise de décision dont nous parlions plus tôt. Une carence qu’il va s’agir de traiter. Allô, docteur ?

* Syllogomanie, symptômes ou syndrome ? À propos d’un cas clinique, paru dans la Revue médicale suisse en 2012.

** Syndrome de Diogène et Hoarding disorder, une même entité ? Par Lavigne B, et al., Encéphale, 2016.

 

EN CHIFFRES
La syllogomanie affiche une prévalence – nombre de cas dans une population à un moment donné – de 2,3 à 4,6 %.
Elle touche plus les hommes que les femmes, et sa fréquence augmente avec l’âge. Le syndrome de Diogène, lui, qui implique une insalubrité et se différencie donc de la syllogomanie simple, atteint 5 personnes sur 100 000 habitants âgés de plus de 60 ans.

 

Sébastien Drouet

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