Mai 68 c’était comment ?

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Monique Faucheux-Limousin, Marie-Madeleine Mialot et Helène Mouchard-Zay avaient l’âge de tous les possibles en Mai 1968. À Orléans ou à Paris, elles ont vécu les fameux événements au plus près. Une rampe de lancement pour leurs engagements futurs !
Sébastien Drouet

 

Le contexte
Comme on s’en doute, Mai 68 n’est pas apparu comme ça, par enchantement. Il y a tout un environnement qui explique l’arrivée de ces événements. Une ambiance générale, l’aspiration de la jeunesse à la liberté. Ou d’autres choses, plus concrètes. Par exemple, face à l’augmentation des effectifs, on parlait dès le milieu des années 1960 de sélection à l’entrée de l’université, ce qui avait entraîné des grèves.

En novembre 1966, la première tranche du plan Fouchet (création des IUT et du premier cycle à l’université) était mise en place. L’année suivante, les lycées commençaient à bouger. De 1965 à 1968, un mouvement national dans les cités universitaires demandait la révision du règlement intérieur et la mixité. En même temps, se créait un mouvement contre la guerre du Vietnam, comme un écho à ce qui se passait de l’autre côté de l’Atlantique où la jeunesse – et pas seulement la jeunesse – se levait contre les exactions commises par l’armée américaine. « La jeunesse étudiante en 68, ce sont les générations baby-boom nées après 1945, qui n’ont connu ni la guerre, ni la misère, ni la faim, ni les privations, indique Monique Faucheux-Limousin, à l’époque présidente de l’Unef, syndicat étudiant, et actrice de Mai 68 à Orléans. Il n’y a pas encore de problème de chômage. Certains étudiants prolongeraient bien indéfiniment leurs études et retardent leur insertion professionnelle. Les étudiants à l’époque sentent que les institutions sont sclérosées, que la société de consommation se met en place. Mais rien ne bouge vraiment. La France s’ennuie. »

 

« L’ordre moral » au pouvoir

« J’étais jeune prof de lettres classiques dans un collège de la banlieue sud de Paris, se souvient Hélène Mouchard-Zay. Je préparais l’agrégation de philo à la Sorbonne. Je me souviens du 3 mai, avec une manif “Libérez nos camarades”, qui s’est poursuivie ensuite. Il y avait une manif tous les soirs, des sortes de rendez-vous joyeux – au début en tout cas. C’est parti joyeusement car, auparavant, il y avait une chape de plomb. Le régime au pouvoir, c’était l’ordre moral. Concernant les femmes, juste avant les événements, à la rentrée 1967-1968, nous avions fait grève pour avoir le droit d’enseigner en pantalon ! Peu de temps avant, une femme n’avait pas le droit d’ouvrir un compte en banque sans l’autorisation de son mari, etc. En 1965, c’était encore ça… La contraception, c’est 1967. L’avortement, en 1968, était encore illégal. »

Orléans : la fac loin de tout

L’université d’Orléans est alors récente. Implantée sur un campus éloigné de la ville, elle accueille environ 3 000 étudiants (ce qui est peu) qui se sentent isolés. « Les cours ont lieu dans des baraquements, raconte Monique Faucheux-Limousin, les cités universitaires sont au milieu des bois et des champs – nous mangerons des cerises en mai 1968 ! Même pas un café ni un bureau de tabac : la ville se construira plus tard, ainsi que le centre commercial. Les étudiants qui ont une voiture sont des privilégiés, ce qui est mon cas. »

Mai 68 à Orléans

Survient Mai 68, avec les événements, les affrontements à Paris. Et en province ? « Nous suivons les événements par la radio et allons aussi à Paris, répond Monique Faucheux-Limousin, probablement la seule fille présidente d’une assemblée générale étudiante en mai 68. À partir des assemblées générales dans les différents amphis de lettres, de sciences et de droit, nous décidons de la suite du mouvement. » À partir du 2 mai, les manifs se succèdent, à La Source, à Orléans. Mais « nous n’avons pas manifesté le 8 mai. Le défilé de Jeanne d’Arc s’est déroulé sans incident. Ce qui était amusant, c’était de manifester sous les banderoles prévues pour les fêtes de Jeanne d’Arc : “Laissez-les passer, messires” ! »

« J’étais en 3e année de droit, déclare de son côté Marie-Madeleine Mialot. Cela a été une période extraordinaire de mobilisation, pour protester contre l’organisation des cours, contre la situation sociale du pays. On avait réorganisé la bibliothèque universitaire pour que ce soit un lieu de débat avec les autres composantes du pays, notamment les ouvriers que l’on allait démarcher très tôt le matin, dès 6 heures, pour qu’ils viennent discuter de ce qu’on allait changer dans cette société où l’information était muselée. Tout était contesté. J’étais étudiante boursière, j’étais avec les filles d’avocats d’Orléans, c’était un moment de contacts, de vérité. Certains profs participaient aux débats, on demandait l’élection du doyen par exemple. »

Orléans dans la lutte

Le 13, c’est la grande manifestation, partout en France, des étudiants, lycéens et travailleurs : 10 000 personnes défilent à Orléans. Du jamais-vu ! Suit une phase d’occupation des universités, des écoles, des usines, des établissements publics. À Orléans, le 16 mai, l’UNELEC (les usines d’Ambert, à Saint-Jean-de-Braye) se met en grève. Celle-ci durera vingt jours. « Un mouvement de solidarité se crée avec les étudiants qui apportent de la nourriture, et des discussions communes se mettent en place. La population du quartier est aussi solidaire. C’est une des premières séquestrations de patron en France et cet événement a une portée nationale ! » ajoute Monique Faucheux-Limousin, qui joue un des premiers rôles dans le Mai 68 orléanais, se fendant d’un discours, le 25 mai, devant les « camarades, étudiants, lycéens, enseignants, travailleurs ». « Je me souviens aussi d’être allée aux portes des usines soutenir les ouvriers, particulièrement à Saran, dans une usine en grève, d’être allée soutenir les élèves et enseignants de l’école normale de filles. »

Puis tout s’emballe : signature des accords de Grenelle (27 mai), disparition du général de Gaulle pendant une journée, retour, dissolution de l’Assemblée nationale. Les élections législatives de juin voient un raz-de-marée en faveur des gaullistes (rappelons que les étudiants grévistes, mineurs à l’époque, ne pouvaient pas voter !). Le mouvement a vécu. Échec politique au final, il a néanmoins profondément transformé la société.

Examens ajournés

À l’université d’Orléans, les examens sont reportés après un vote des étudiants : si, au départ, ils ne veulent pas du report par peur de perdre une année, une étudiante en sciences, Marie-Gabrielle Taillandier, leur fait changer d’avis : « Regardez ce qui se passe partout en France, on ne peut pas s’arrêter ainsi ! » 

Un deuxième vote permet le report… surtout parce que les syndicats enseignants le souhaitent aussi. Il y aura donc deux sessions, une en septembre, la seconde en octobre. Et pas d’annulation. « Nous n’avons pas perdu une année », indique Monique Faucheux-Limousin.

Ce que Mai 68 a changé

« Les idées de 68 ne sont pas mortes avec 68, assure Hélène Mouchard-Zay. Certains pensent que Mai 68 a été la cause de tous les maux de notre société. Je ne dis pas qu’il n’y a pas eu d’erreurs, mais il y a eu des changements. Après, on n’a plus enseigné de la même façon. Dans les facs non plus. Dans la société, il y a eu des mouvements : le féminisme s’est formalisé au début des années 1970, il est né de Mai 68 même s’il n’était pas au cœur des revendications. Il y a eu de nouvelles façons de vivre les rapports sociaux. On sortait d’une société où l’on étouffait. Enfin, on respirait ! »

 

 

Printemps 68-Printemps 2018 : l’évident parallèle

À l’heure où nous écrivons ces lignes, l’université d’Orléans n’est pas bloquée, mais rien ne dit qu’elle ne le sera pas les jours prochains. Comme cinquante ans auparavant ? Peut-être, bien que les revendications ne soient pas précisément les mêmes. Nous avons vu celles des étudiant(e)s d’alors, qui aspiraient à plus de liberté. Les étudiant(e)s actuel(le) s se battent, comme en 1986 par exemple, pour l’accès à la fac et s’opposent donc à la loi « Orientation et réussite des étudiants » (ORE), mieux connue sous le nom de Parcoursup, prévue pour en finir avec les tirages au sort qui attribuaient les dernières places dans les filières bouchées, mais qui revient (selon les grévistes) à introduire une « sélection » contraire au principe d’égalité. Les causes, différentes de Mai 68, aboutiront-elles aux mêmes conséquences ?

 

 

Attaque à la fac

Dans la nuit du 15 au 16 juin 1968, la bibliothèque de la fac est attaquée par un commando d’hommes masqués, avec une dizaine de véhicules, armés de pistolets, matraques, gourdins et couteaux, âgés de 30-40 ans, portant treillis léopard et uniformes de paras. « Des étudiants sont sortis des résidences universitaires, certains tirés par les cheveux, violentés, et ont dû nettoyer la bibliothèque », rappelle Monique Faucheux. « Nous avons été réveillés à 3 heures du matin par des individus en treillis et armés de mitraillettes, confirme Marie-Madeleine Mialot. Ils nous ont fait descendre, les mains en l’air, jusqu’à la bibliothèque qui était occupée. » Sur place, ces hommes armés font nettoyer le site aux jeunes qui avaient pris l’habitude d’y mener des débats. Deux heures après, la tâche accomplie, les étudiants sont relâchés. « Mais on a eu la trouille ! » déclarait l’ancienne vice-présidente de la Région à La Rép’ en 2014…

 

Vers l’égalité femmes-hommes 

Parmi les signes avant-coureurs d’une mutation de la société, à commencer par le monde étudiant : la mixité (jusqu’à un certain point) des dortoirs. « En cité étudiante, nous étions séparés entre garçons et filles, précise Marie-Madeleine Mialot. Je m’étais mobilisée dès 1967 pour que les garçons, y compris nos frères et nos pères, aient le droit de venir nous voir dans nos chambres, ce qui était interdit mais que nous avons fini par obtenir. Cela a été un premier combat, d’accueillir qui on voulait dans une chambre qu’on louait. Mais j’ai failli être virée ! » C’est naturellement qu’en 68 elle s’est mobilisée sur d’autres revendications. Ce fut une surprise : « Se retrouver si nombreux, à une époque où on ne communiquait pas aussi facilement qu’aujourd’hui, c’était inattendu. Autour d’un mot d’ordre : on va changer la société. Ce qui a été le cas. Mai 68 a été la base des mouvements d’égalité hommes-femmes. S’il y avait peu de femmes en tête des défilés, elles étaient nombreuses dans les cortèges. Sur d’autres points aussi, comme la représentation des étudiants, qui ont des élus à la vice-présidence des universités. » Pour sa part, hormis son parcours politique, Marie-Madeleine Mialot s’engagera dans des associations de consommateurs ou de parents d’élèves. Un engagement dans la continuité de celui qui fut le sien en 68.