Paradis perdu

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Mes plus belles vacances furent certainement celles de mon enfance où j’ai passé mes journées à ne rien faire. Car de la vacuité, du néant étymologique que le mot vacances renferme, jaillissait tout un univers. L’ennui accouchait d’un monde. La banalité des heures se transformait en destinations merveilleuses et l’imaginaire utilisait le vide comme un tremplin vers l’évasion. Depuis que je n’exerce plus l’ennui pendant les grandes vacances, je m’embête à mort. Mes heures creuses pèsent plus lourd. Et, je passe mes journées à les remplir pour qu’elles me paraissent plus légères. Aujourd’hui, je suis comme tout le monde : un être hyperactif qui ne sait plus s’arrêter. Je gigote dans tous les sens et ne tiens pas en place. « Tout le malheur des hommes, écrit Pascal dans ses Pensées, vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir pas demeurer en repos dans une chambre ». À l’idée de quelques minutes sans substance, j’angoisse. L’oisiveté me fait peur. Je la redoute, je la combats. J’agis donc je suis ! Ne rien faire, c’est mourir dans d’atroces souffrances. Mes congés ne sont pas de tout repos. Ils sont une lutte acharnée de tous les instants contre l’inactivité. Devenir adulte, c’est trahir son enfance. En l’occurrence, je me suis carrément planté un couteau dans le dos. Car moi aussi j’ai perdu cette capacité de m’allonger juste une heure dans l’herbe pour regarder le ciel ; de m’asseoir sur un rocher pour regarder l’horizon ; observer un bourdon sur une fleur. Chez soi ou à l’autre bout de la planète, le monde est toujours en mouvement. Avions, bateaux, voitures, motos… il file à toute vitesse d’un point à un autre. Il occupe l’espace et le temps. Il donne le tournis. Au camping, il danse, se baigne, fait du tir à l’arc ; à la montagne, il randonne ou trek ; à la plage, il nage et joue aux raquettes; à la ferme, il tond les moutons et fait du fromage de chèvre. En ville, il visite, remplie les boutiques et se rue dans les musées. Partout, tout le temps, le monde se regroupe. En meute. Dans les gares, aéroports, autoroutes, sur les plages, dans les hôtels, les piscines et les restaurants… La même chose que tous les jours de l’année mais en tongues et sous le soleil. Les vraies vacances sont certainement celles du Paradis perdu de notre enfance.