Quand Jeanne fut proclamée sainte…

C’était il y a tout juste 100 ans : dans une déferlante d’enthousiasme et de ferveur, Jeanne d’Arc, « notre » Jeanne, était à la fois proclamée Sainte de France par l’église et fêtée officiellement comme une grande figure nationale par l’état. Et ce fut, à Orléans plus encore qu’ailleurs, un événement inoubliable…

2020 est à marquer d’une pierre blanche, pour les Orléanais amoureux de leur héroïne et tous les curieux du passé de notre ville et de notre patrimoine : c’est en effet le centenaire de la double consécration de Jeanne d’Arc, sur le plan religieux et sur le plan politique. Cette grande affaire ne s’était évidemment pas faite en un jour ! C’était le résultat d’un très long processus, archi compliqué, dans lequel Orléans, fidèle à sa Pucelle contre vents et marées depuis 1429, avait joué un rôle de 1er plan. Retour en arrière sur un aspect de l’histoire johannique peu connu.

Une œuvre de longue haleine

Alors qu’au milieu du 19e siècle les historiens redécouvrent et mettent en avant la figure de Jeanne d’Arc, l’évêque d’Orléans Mgr Dupanloup ouvre le dossier de la canonisation, le 8 mai 1869 au cours de la grand-messe solennelle. Dès lors à Orléans, hommes d’église, érudits, simples citoyens passionnés par cette aventure, tous vont s’atteler à la tâche. Et quelle tâche ! Des tonnes d’archives à consulter, de documents à réunir, de témoignages à recueillir, d’experts à consulter, de dossiers à constituer, des milliers d’heures de séances de travail, d’innombrables allers-retours entre Orléans et Rome… Les successeurs de Mgr Dupanloup reprennent le flambeau, en particulier Mgr Touchet qui s’est consacré sans relâche, dès son arrivée à Orléans en 1894, à la cause de Jeanne : il obtient le 18 avril 1909 la béatification de l’héroïne, pour aboutir, dernière et suprême étape, à sa canonisation le 16 mai 1920 par le pape Benoît XV. La nouvelle a déclenché une explosion de joie chez les Orléanais, qui, par centaines, ont fait le voyage à Rome pour assister à ce grand jour, dans la basilique Saint-Pierre où Mgr Touchet était au premier rang, aux côtés du pape. À Orléans et dans toutes les églises du Loiret, les cloches ont sonné et resonné à toutes volées ce 16 mai. Toutes les façades de la rue de la République et de la rue Jeanne d’Arc étaient fleuries par les habitants de corbeilles et guirlandes de marguerites, lilas et roses blanches…

Pendant que l’Église faisait de Jeanne une sainte, les autorités civiles de leur côté n’étaient pas en reste, et le Parlement votait le 24 juin 1920 une loi faisant de la fête de Jeanne d’Arc le 8 mai, jour de la délivrance d’Orléans, une fête nationale et patriotique. C’était aussi une consécration du côté de la République !

La fête du 8 mai 1920 à Orléans

Revenons un peu en arrière : alors que la canonisation est imminente, mais non encore officielle, Orléans célèbre ses fêtes johanniques sous le signe de l’union retrouvée. Cette année, 1920 marque en effet la reprise des fêtes traditionnelles dans l’unité de tous les corps constitués de la ville, religieux, civils et militaires, défilant ensemble – belle unité qui avait été rompue pendant plusieurs années à cause de l’anticléricalisme du maire Fernand Rabier. On célèbre particulièrement Jeanne bientôt canonisée ; mais le grand événement de ce 8 mai 1920, c’est la venue, comme invité, du Maréchal Foch, le glorieux vainqueur de 1918 : les Orléanais, massés en foule dans les rues, lui font un triomphe, jetant des fleurs à pleines corbeilles sur son passage – on n’aura jamais vu un pareil enthousiasme. Ah ! On n’était pas près d’oublier ce mois de mai 1920, fêté dans une immense allégresse, toutes tendances politiques et toutes classes confondues autour de la figure lumineuse de Jeanne plus que jamais réconciliatrice.

À La Nouvelle-Orléans aussi…

À la Nouvelle-Orléans, on a suivi de très près l’affaire de la canonisation : la grande ville-sœur du Mississipi, très attachée à Jeanne d’Arc, a voulu s’unir avec Orléans dans la célébration de cette sanctification. Dès le début de l’année 1920, l’archevêque de la Nouvelle-Orléans Mgr Shaw échange de nombreuses lettres avec Mgr Touchet, dans lesquelles il lui dit son « désir de reproduire à la Nouvelle-Orléans les fêtes d’Orléans, afin que dans ces jours inoubliables, les deux villes, la fille et la mère, vivent d’une même pensée et ne forment qu’un cœur et qu’une âme. » À quoi Mgr Touchet répond : « Nous sommes très heureux, mon clergé et moi, que l’archevêque de la Nouvelle-Orléans et les prêtres de sa juridiction veuillent s’associer à nous pour célébrer les fêtes de la canonisation de Jeanne d’Arc. Cette fraternité d’outre-Atlantique nous est très précieuse, elle affirme une fois de plus les liens qui unissent la Nouvelle et l’ancienne Orléans. » On ne parlait pas encore de jumelage, mais c’était déjà dans l’air du temps !

Et c’est en mai 1920 qu’une statue de notre Jeanne, la représentant lors du sacre avec son étendard, est installée dans la cathédrale Saint-Louis de la Nouvelle-Orléans, où l’on peut toujours l’admirer.

Mai 1921, sous le signe de sainte Jeanne d’Arc

On n’allait pas s’arrêter en si bon chemin. Jeanne était désormais canonisée, et son culte allait être célébré dans toutes les villes et tous les villages du Loiret, avec le même enthousiasme et la même ferveur. Ses statues se vendaient comme des petits pains et Mgr Touchet n’en finissait pas de bénir les chapelles dédiées à la sainte aux quatre coins de son diocèse. Et surtout, on préparait de magnifiques fêtes pour les 7 et 8 mai 1921, les premières sous le signe de l’héroïne sanctifiée l’année précédente. Les invités d’honneur étaient le ministre de la Justice représentant le Gouvernement et une délégation de la Nouvelle-Orléans. De très nombreux évêques venus de toute la France et le nonce du Pape étaient présents. À l’intérieur de la cathédrale entièrement décorée de fleurs fraîches de glycine, plus de 500 exécutants – chœur et orchestre dirigés par le chanoine Marcel Laurent, maître de chapelle et auteur de l’impérissable Cantate à l’Étendard – avaient joué un programme musical exceptionnel. Les habitants avaient décoré à leurs frais les rues de tulipes et de roses, tandis que la Ville s’était chargée des illuminations et avait fait les choses en grand…

« Ah ! La belle histoire que l’histoire de Jeanne ! » – s’écriait avec raison l’historien Jules Michelet. Une belle histoire qu’on ne finirait de conter, hier comme aujourd’hui, comme demain.


Anne-Marie Royer-Pantin

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