SEA, SEX AND SUN, LA SAGA DES TUBES DE L’ÉTÉ

« L’ÉTÉ S’RA CHAUD, L’ÉTÉ S’RA CHAUD, DANS LES T-SHIRTS, DANS LES MAILLOTS ! » L’INOUBLIABLE HIT D’ERIC CHARDEN, PARTICULIÈREMENT EFFICACE AVEC SES PAROLES FACILES ET SON RYTHME DISCO, A ACCOMPAGNÉ NOTRE ÉTÉ 1979. BIEN AVANT LUI, ET BIEN APRÈS, LE CONCEPT DE « TUBE DE L’ÉTÉ » A FAIT FLORÈS… AVANT DE CAPOTER PLUS OU MOINS – BIEN QU’IL NE SOIT PAS, SELON CERTAINS SPÉCIALISTES, TOTALEMENT ENTERRÉ. LA PREUVE : VOUS AVIEZ AIMÉ LA MACARENA EN 1996 ? VOUS ALLEZ ADORER MHD CETTE ANNÉE.

Tube : « Appareil de forme cylindrique, généralement rigide, ouvert à une extrémité ou aux deux » (Le petit Robert.) À première vue, le rapport avec une chanson qui cartonne sur les ondes et au niveau des ventes n’est pas évident. En fait, c’est Boris Vian qui a inventé ce vocable à la fi n des années 50 pour désigner une œuvre « creuse comme un tube ». Mais l’expression « tube de l’été », phénomène français au départ mais présent aussi en Espagne et en Italie, apparaîtra vraiment quelques années plus tard, quand Hervé Vilard, avec « Capri c’est fini », et Christophe, avec « Aline », se feront concurrence dans les bacs – de disques, pas de sable – au beau milieu des sixties. « En 1956, avec la troisième semaine de congés payés, l’exotisme est arrivé dans la chanson, mais le tube de l’été est réellement né en 1965, nous explique Jean-Pierre Pasqualini, rédacteur en chef du magazine Platine. Tout le monde partait et revenait en même temps, il y avait un top départ. Et il fallait que les chansons parlent de vacances, de lieux lointains, d’été. On dépassait la Nationale 7 ! »

En fait, avant 1965, tout était déjà en place pour que l’idée même de tube estival s’ancre dans les mœurs : la France, en pleine vague yéyé, s’était enflammée pour le phénomène BB (Brigitte Bardot) et Saint-Tropez (« Do you do you do you Saint-Tropez », « Twist à Saint-Tropez »). Dès lors, les textes et les musiques devront obéir à une loi : être en harmonie avec l’été, les vacances. À la radio, se succèderont chansons entraînantes ou slows torrides sur fond d’amours déçues… comme « Capri » et « Aline ».

LA RECETTE DU SUCCES

Eddie Barclay, importateur du 45-tours en France et grand manitou de l’industrie du disque en général, mise à fond sur la poule aux œufs d’or : paroles faciles, ou du moins qui se retiennent, air séduisant, interprète à belle voix (et joli minois, tant qu’à faire)… « Ce qui compte avant tout, c’est la mélodie, assure Jean-Pierre Pasqualini. Le texte, lui, doit avoir un fort pouvoir évocateur, le ciel, le soleil, la mer (NDLR : pour reprendre François Deguelt qui, en l’occurrence, n’y est pas allé de main morte avec les clichés). Et il faut une voix qui caresse, très solaire, avec de la sensualité. » Quatrième ingrédient : les arrangements, qui créent l’ambiance de la chanson. Certains étés, remarque-t-on en épluchant la liste des tubes historiques, le climat est jazz ou oriental, d’autres fois, plutôt jamaïcain (« Pierpoljak, qu’est-ce que tu fais là ? »), ou encore latino-américain (Manu Chao, Sergent Garcia).

Voilà pour le morceau mis en boîte, mais, à la grande époque, le travail de la maison de disques ne s’arrête pas là : des armées d’attachés de presse font ensuite le siège des radios, des télés, pour que soit diffusée l’œuvre de leur poulain durant toute la période estivale. Le but final ? Bien mettre en tête la chanson de la vedette pour que les gens se ruent sur le disque… à l’automne. Comme s’il y avait un manque, une nostalgie des vacances, un besoin de se rappeler les soirées passées au Macumba club de Royan (par exemple). Autant d’ « ingrédients » donc, qui, d’année en année, vont être mesurés, calculés, combinés presque scientifiquement. Finis, les tubes artisanaux ! Le principe, trop beau, était destiné à être perverti.

UNE EPOQUE REVOLUE

Dès la fin des années 80, le filon du « tube de l’été » est exploité jusqu’à l’excès, jusqu’à plus soif. Depuis quelque temps déjà, il n’était plus question de chansons « faites main » à la française ; certains hits internationaux, répondant aux normes du tube de l’été, avaient fait danser les vacanciers.

Mais là, on change carrément de dimension. Maisons de disques, chaînes de télés commerciales et marques s’associent pour le meilleur, d’un point de vue marchand, et pour le pire, d’un point de vue artistique. Coup d’essai, coup de maître : en 1989, la « Lambada », dont on n’a jamais vraiment connu l’auteur pour fi nir, débarque, sous les auspices de TF1, Sony et Orangina. Résultat : 1,7 million de disques vendus. L’année suivante, c’est la « Soca Dance ». En 1996, M6 entre dans la danse en matraquant la « Macarena », liée pour l’éternité à une danse très crazy signs du Club Med. Nous avons encore droit aux boys bands à peu près à la même époque, avec de beaux gars bronzés et musclés débitant d’improbables paroles sur fond d’océan et de ciel azur. Puis c’est le coup d’arrêt. En 1999, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) fi xe la durée minimale des clips à 1 mn 30. Terminés, les extraits de 20 secondes diffusés à la pelle entre les émissions et les pubs ! Et donc, mine de rien, cela fait moins de promotion, et pour finir, moins de ventes. Cette fois, pour les tubes de l’été, les feux passent à l’orange : avec la crise du disque, les majors se désintéressent du format court pour miser sur l’album. Dans les années 2000, Internet, où chacun devient son propre programmateur, court-circuitant ainsi la mainmise des radios, semble achever le processus… Mais c’est compter sans l’incroyable capacité de rebond des producteurs de disques. Car, dans les faits, le tube de l’été n’est pas mort avec le 45-tours (lire plus loin l’interview de Bertrand Dicale).

Alors, même si le tube perdure (comme si les maisons de disque allaient se priver !), disons qu’une certaine idée du tube de l’été a vécu. Pourquoi ? « Il n’y a plus la saisonnalité des vacances, selon Jean-Pierre Pasqualini. Les gens partent toute l’année. On ne peut plus calculer le tube de l’été comme autrefois. C’est une autre époque : l’Eurovision n’intéresse plus, et il n’y a plus de course au tube de l’été. » Allez, en dépit de l’absence du regretté Eric Charden, l’été s’ra chaud tout de même…