Tous les métiers se conjuguent-ils au féminin ?

metiers au feminin

Depuis 2014, aucun métier ne peut plus être légalement interdit aux femmes en France. Dans les faits, il demeure quelques poches de résistance, certaines évidentes – est-il vraiment choquant que si peu de femmes se destinent à être déménageuses ? –, d’autres moins. Les ingénieures et autres femmes hautement qualifiées en sciences devraient pourtant se retrouver en nombre dans les entreprises et les universités… Certes, au fil des ans, le chiffre progresse, mais à vitesse réduite. Car ce sont des habitudes fortement enracinées qu’il s’agit de changer. Sébastien Drouet

En 2018, 456 métiers étaient encore officiellement interdits aux femmes en Russie. Dans 103 pays, les femmes n’avaient pas accès à toutes les professions… et il y a peu de chances que la situation ait évolué en quelques mois. Selon une carte publiée par The Economist (economist.com), les femmes ne peuvent pas vendre d’alcool en Argentine, ne peuvent pas travailler dans les métiers du gaz en Angola, ni conduire un car de plus de quatorze places en Moldavie, ni travailler dans le domaine du froid en Chine*. Dans quatre pays, elles n’ont pas le droit de diriger une entreprise, dans dix-huit, le mari a celui d’empêcher son épouse de travailler. Souvenons-nous qu’en France, la femme a eu besoin de l’accord de son mari pour exercer une profession jusqu’à la loi du 13 juillet 1965. Assez récemment, donc…

Bienvenues dans les sous-marins

La France, justement, faisait encore partie il y a peu des pays cités plus haut. Jusqu’à la loi du 4 août 2014 sur l’égalité réelle entre hommes et femmes, ces dernières n’avaient officiellement pas le droit d’être militaires dans les sous-marins ; le premier contingent a embarqué en 2017, le temps de suivre une formation pointue, mais uniquement dans les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), suffisamment grands pour que l’on puisse y installer un dortoir féminin. À elles aussi, depuis 2014, l’accès à la fonction de sous-officier chez les CRS ou, pour les plus intrépides, l’entrée dans la Légion étrangère. Tout cela est à présent possible. Comme l’est désormais l’exercice du métier d’employé(e) des pompes funèbres, ou croque-mort, qu’une loi obsolète rendait inaccessible aux femmes il y a peu. Un boulot trop indélicat pour les dames quand il fallait jadis croquer l’orteil du décédé pour s’assurer de sa mort !

Dur dur d’être mécanicienne

Terminé tout cela, fini, oublié ? Pas si vite. Pour vérifier si la loi était respectée, avant même d’étudier les fiches de salaire où, on le sait, les inégalités persistent (en moyenne, selon l’Insee, le salaire d’une femme est inférieur de 18,6 % à celui d’un homme à travail égal), la Fondation des femmes, en partenariat avec Femme actuelle et la région Île-de-France, a rendu public le 5 novembre dernier le résultat d’un testing sur les discriminations à l’embauche en raison du sexe, concernant les métiers masculinisés. 900 cv factices ont été envoyés durant six mois en réponse à des offres pour des emplois de jardiniers, chauffeurs-livreurs et mécaniciens. Ces CV étaient identiques, en-dehors du sexe du candidat. Résultat : une femme candidate à un de ces emplois a 22 % de chances de moins qu’un homme candidat d’être convoquée à un entretien par un employeur. « Il est souvent reproché aux femmes de ne pas se positionner sur ces métiers, écrit la Fondation des femmes. Or, ce testing montre bien qu’il y a une différence, importante, de traitement entre un candidat et une candidate pour l’envoi d’un cv similaire en réponse à une même offre. » Ce qui est illégal.

Professions peu rémunérées

Difficile pour une femme d’embrasser une carrière dans la mécanique ou le jardinage, donc. Certains chiffres, dévoilés par la Fondation des femmes, sont frappants : en France, la moitié des femmes sont concentrées dans une dizaine de professions : infirmières (87,7 % de femmes), aides à domicile, assistantes maternelles (97,7 %), agentes d’entretien, secrétaires… tandis qu’elles occupent 78 % des emplois à temps partiel. On le voit, elles sont orientées vers les activités faiblement rémunérées. Est-ce une volonté de leur part ? Le testing prouve que non, que le fameux « plafond de verre » est plutôt un mur et qu’il est avant tout dans le cerveau des employeurs. Et encore, cela ne montre que la partie émergée de l’iceberg : « Les étapes d’entretien et de négociation de contrat n’ont pas été testées, poursuit la Fondation. Elles auraient probablement mis en avant l’existence de nouvelles discriminations. »

Du mieux

Il n’empêche, certains métiers ont (encore) un sexe. Pour l’expliquer, il faut remonter aux années 60, quand les femmes ont apporté un revenu d’appoint au ménage et se sont positionnées dans des secteurs comme la vente ou le secrétariat, ou des postes d’adjointe, d’aide – ainsi, le médecin a longtemps eu son infirmière. Elles ont été exclues de secteurs entiers. Cela dit, que les femmes ne soient pas naturellement attirées par certains métiers est logique dans certains cas. Mais d’autres exemples interpellent. Ainsi, la profession de chef d’orchestre est exercée par… 96 % d’hommes !

Sans raisons objectives, les femmes sont encore trop souvent absentes dans l’informatique/numérique, le commerce, l’ingénierie/R&D (30 % des effectifs selon Pôle Emploi). En fait, les bonnes élèves s’orientent plutôt, après la troisième, vers le littéraire (quand elles choisissent la seconde générale)**, une tendance qui s’accentue après le bac où elles vont s’inscrire dans des filières littéraires et sociales aux débouchés rares, s’interdisant les maths ou l’ingénierie***, qui recrutent pourtant à tout-va ! Un problème culturel, là encore : on leur a dit pendant des années de faire autre chose, que ce n’était pas pour elles. Il faudra du temps et des lois pour changer. Mais ça bouge : bientôt, un médecin sur deux sera une « docteure » ; en 2022, les femmes représenteront 57 % des cadres en gestion et administration des entreprises. Un vœu : que le salaire suive…

*www.blog-emploi.com, « Quels sont les métiers interdits aux femmes dans le monde ? », article du 7/06/2018)
**Sans parler des filières techniques !
***Dans les prépas aux grandes écoles, elles sont 74 % en prépas littéraires, 30 % seulement en prépas scientifiques.

Où sont les assistants maternels ?

Certaines professions attirent plus d’hommes que de femmes, ou sont plus souvent exercées, quelles que soient les raisons, par les premiers que par les deuxièmes. À l’inverse, selon l’Insee, on compte seulement 1 % des assistants maternels et 3 % des aides-soignants de sexe masculin en France. « Les garçons qui s’orientent vers les métiers de la petite enfance subissent une discrimination à la fois identitaire, sociale – ils sont accusés d’aller vers des filières pas très prestigieuses – et parfois morale : ils sont “soupçonnés” d’être homosexuels, voire pédophiles », déclarait Françoise Vouillot, membre du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, au Monde en mars 2018. Les stéréotypes, toujours…

Peu de métiers mixtes

Selon la Direction de l’Animation de la Recherche, des Études et des Statistiques (DARES), sur 87 familles professionnelles existantes, douze catégories sont féminines, c’est-à-dire que les femmes s’y retrouvent en majorité : secrétaires, aides à domicile, etc. Seules 13 familles, soit 17 % des métiers, sont réellement mixtes. On y retrouve donc à peu près autant de femmes que d’hommes. D’après Randstad, c’est la profession d’infographiste qui est la plus mixte, devant technicien chimiste et technicien de surface.

Témoignage

Frédérique Bezançon, 47 ans, est courtier en travaux à Orléans

« J’accompagne mes clients dans leurs travaux de rénovation de l’habitat ou d’extension, avec un réseau d’une cinquantaine d’artisans du bâtiment que j’ai recrutés. À la base, j’ai une formation commerciale, mais je travaille depuis 25 ans dans le milieu du bâtiment. J’ai toujours aimé ce monde-là, j’ai grandi dans cet univers – mon père est entrepreneur de travaux publics. À un moment donné, j’ai souhaité mettre à profit l’expérience que j’avais acquise auprès des grands groupes pour m’installer. J’ai rencontré un ancien client devenu courtier à Tours, et ça m’a plu : j’adore les chantiers, le relationnel, le management.

J’ai débuté mon activité (sous franchise) il y a deux ans et demi. Nous sommes 15 % de femmes à pratiquer ce métier en tant que franchisées, et parmi les personnes avec lesquelles je travaille, deux sont des femmes chefs d’entreprise. Mais sur les chantiers, il y a 90 % d’hommes. Une femme est mise à l’épreuve beaucoup plus qu’un homme. Une fois que la confiance de ces messieurs est gagnée, il n’y a pas de différence. On n’hésite pas à se dire les choses. Mais il faut que techniquement on ait fait nos preuves, plus qu’un homme. On nous attend sur ce terrain-là.

C’est certainement plus facile aujourd’hui qu’il y a 25 ans, c’est devenu plus courant, mais les femmes ne représentent toujours que 10 % des effectifs dans le bâtiment. Avec des disparités : il y a plus de femmes en peinture qu’en maçonnerie ou en couverture. »