Le magazine féminin des Orléanaises (depuis 2010)

Droits des femmes : on fait le point

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Dans sa dernière interview donnée au Monde, peu avant son décès et un mois après l’éclatement de la bombe #MeToo, l’anthropologue Françoise Héritier pressentait que les conséquences du mouvement lancé sur Twitter pourraient être énormes, à condition de « soulever l’intégralité du voile, de tirer tous les fils pour repenser la question du rapport entre les sexes ». Un « gigantesque chantier » qui est, deux ans et demi après, toujours en cours. Mais il n’y a pas que le harcèlement. Sur tous les plans – lutte contre les violences conjugales, égalité salariale, place des femmes en politique – où en sommes-nous ? Un constat : pas facile de faire évoluer 2 000 ans (au moins) de phallocratie…

#MeToo n’a pas été qu’un feu de paille. Après les USA à l’automne 2017, la parole s’est libérée partout dans le monde, notamment en France, avec #BalanceTonPorc. Le flot a été gigantesque : en un an, ce sont 17,2 millions de tweets #MeToo qui ont été rédigés, et 930 000 #BalanceTonPorc, chacun racontant en quelques mots les vexations ou les sévices. Mais c’est allé plus loin. Au cours du premier semestre 2018, on a noté en France une augmentation de 23 % des plaintes pour violences sexuelles*. Le 3919 a enregistré 30 % d’appels en plus. Les groupes de soutien se sont multipliés pour accompagner les victimes. Et les hommes ont pris conscience que leur comportement devait changer : après #MeToo, 81 % des hommes américains considéraient le harcèlement sexuel comme un problème à régler. Contre 71 % avant. Car il y a un avant et un après, c’est indéniable. En France, 4 hommes sur 10 disent avoir changé d’attitude au travail depuis toutes ces révélations. Rappelons, en passant, qu’1 femme sur 5 dit avoir été confrontée à une situation de harcèlement sexuel au travail au cours de sa vie.

Un Grenelle de plus ?

En France, on considère généralement qu’1 victime de viol sur 10 porte plainte. Parmi les raisons invoquées : le mauvais accueil dans les commissariats. Situation qui devrait être réglée, comme l’a promis le Premier ministre Édouard Philippe en conclusion du Grenelle sur les violences conjugales, en novembre dernier. Au total, une cinquantaine de mesures ont été prises pour enrayer les féminicides (149 l’an dernier) et rompre la spirale des violences au sein du couple, dont les femmes sont très majoritairement victimes.

Concrètement, en France, 316 millions d’euros seront alloués à cette lutte, pour renforcer le 3919 (accessible désormais 24h/24, 7j/7), créer 80 postes supplémentaires d’intervenants sociaux dans les commissariats et les brigades, prendre en charge les femmes qui déposeront plainte, créer 1 000 nouvelles places d’hébergement et de logements d’urgence, ouvrir deux centres pour les hommes violents par région, désarmer les suspects après la première plainte… « Dans tout ce qui est proposé, je ne vois rien sur la prévention, tempère Monique Lemoine, présidente du Planning Familial dans le Loiret. On ne met pas en place les mesures nécessaires pour parvenir à l’égalité. C’est écrit dans l’article 1 de notre Constitution, mais il faut que ce soit vrai ! Sinon, dans vingt ans, nous aurons la même situation. Je ne dis pas que le Grenelle ne sert à rien, mais les mesures concernent des actions après-coup, une fois que les violences ont été commises… » « Nous sommes à une situation charnière où nous devons travailler avec les auteurs dès les premières violences, déclare de son côté l’élue orléanaise Dominique Tripet. Si on ne s’intéresse à eux que 18 mois, deux ans ou trois ans après les premières violences, d’autres auront pu être commises entre-temps. On s’honorerait à ne pas laisser des personnes devenir meurtrières. »

Le long chemin vers l’égalité salariale

En 2015 (derniers chiffres Insee connus), le salaire net moyen des hommes, en équivalent temps plein, était de 2 438 €. Celui des femmes : 1 986. Et plus on progressait dans l’échelle des salaires, plus l’écart se creusait. En équivalent temps plein toujours, le salaire minimum des 10 % des femmes les mieux rémunérées était inférieur de 21 % à celui des hommes : 3 149 contre 3 990 €. En tout cas, il est prévu qu’une « amende » équivalente à 1 % du chiffre d’affaires frappe les entreprises de plus de 50 salariés où les inégalités salariales persisteront d’ici 2022.

En 1972 déjà, la loi pour l’égalité professionnelle déclarait que « tout employeur est tenu d’assurer, pour un même travail ou pour un travail de valeur égale, l’égalité de rémunération entre les hommes et les femmes ». Et pourtant, en moyenne, les hommes perçoivent des revenus 25 % plus élevés sur l’ensemble de leur carrière, et 9 % à travail égal.

Quant à l’accession aux postes à responsabilités, si les femmes sont de plus en plus nombreuses à devenir cadres (de 31 % en 1995 à 42 % en 2015, indique l’Insee), elles sont encore peu à diriger des entreprises. Au plus haut niveau, c’est même le désert : la seule femme dirigeante d’une entreprise du Cac 40 (Engie) vient d’être éjectée. Cela dit, une autre femme devait être nommée à cette même fonction. Ouf, l’honneur est sauf…

* Mais le nombre des condamnations diminue. À cause de l’ADN, les violeurs se font plus prudents, mettent des gants, des préservatifs, et leur culpabilité est du coup plus difficile à prouver (elle.fr, octobre 2018).

Sébastien Drouet

L’affaire Polanski
Comme l’ensemble des féministes, Fanny Pidoux, conseillère régionale déléguée à l’Égalité Femmes-Hommes, prend très mal les 12 nominations du film de Roman Polanski (J’accuse), et de lui-même dans certaines catégories, aux César. « Je ne fais pas partie de ceux qui distinguent l’artiste et l’homme, se fâche l’élue. Le mettre à l’honneur dans le contexte actuel, c’est cracher au visage de toutes les militantes. » La cérémonie devait se dérouler le 28 février. Dans une lettre ouverte, un collectif appelait les professionnels à ne pas voter pour le film du réalisateur. Les associations et personnalités signataires ont-elles été entendues ? À l’heure où nous mettions sous presse, nous ne le savions pas encore.

Pallier l’urgence
Jusqu’en 2018, s’il existait à Orléans des structures d’urgence, il n’y en avait pas pouvant héberger 24h/24 et 7 j/7, des femmes victimes de violences conjugales. Chargée de mission par le maire d’Orléans, la conseillère municipale Dominique Tripet, après avoir affecté dans un premier temps deux appartements à l’accueil de ces personnes, annonce pour fin avril au plus tard l’ouverture, à la place des appartements, d’une résidence qui leur sera complètement dédiée, où elles seules pourront entrer. Sept femmes pourront être accueillies en même temps (avec leurs enfants). Et une chambre sera réservée à une personne à mobilité réduite. « C’est une chose que l’on ne perçoit pas souvent : nombre de femmes handicapées, vulnérables, sont victimes de violence », rappelle l’élue. Dans cette résidence, un accueil sera assuré de jour comme de nuit, un travail sera fait avec le CCAS d’Orléans* pour aider les victimes à faire des démarches (Caf, accès au logement, à la justice, etc). Pour joindre ce dispositif nommé SOS Femmes, il faudra composer le 115, qui vérifiera s’il n’y a pas d’autres solutions. Chaque personne pourra en principe rester jusqu’à 15 jours (renouvelables), avant de rejoindre une autre structure adaptée à sa situation, idéalement un logement.

* Qui a consacré une enveloppe de 100 000 € au lancement de ce projet, couvrant la location des logements, l’accompagnement, la formation des travailleurs sociaux et accompagnants.

Femmes en politique : pas encore ça
Vous avez dit parité ? Mais comment arriver à une parité parfaite quand le nombre de candidats sur les listes est impair, chacune devant comporter un nombre égal à celui de sièges à pourvoir (55 à Orléans) ? La loi ne l’a pas encore prévu… En attendant, à ce jour, on ne compte que 16 % de femmes maires. Et elles ne sont que 39 % des députés, 27 % des sénateurs. Car ces messieurs, qui tiennent les appareils, prennent bien garde d’envoyer les candidates en priorité dans des circonscriptions difficiles, voire impossibles, à gagner…

Traitement à la racine
Punir les coupables, d’accord, mais intervenir beaucoup plus tôt pour éviter que les hommes ne deviennent violents, ou plus simplement que la société ne reste machiste, ce serait mieux. « Mon problème, ce n’est pas de condamner les violeurs, c’est d’éviter qu’il y en ait d’autres qui continuent à violer des femmes et des enfants, déclare Monique Lejeune, présidente du Planning Familial dans le Loiret. Je ne vois pas de gouvernement qui prenne ça en main, comme on prend en main la sécurité routière, par exemple. » La solution passe par l’éducation, selon Monique Lejeune, qui ne met pas tous les hommes dans le même panier : « Des millions sont nos alliés ; ils ne lèveront jamais la main sur une femme. Mais trop, encore trop, sont en train de le faire. »

Le Ceser montre l’exemple
Le Conseil économique, social et environnemental régional, deuxième assemblée de la Région (en tant qu’institution), intervient à travers cent conseillers(ères) sur tout ce qui concerne les politiques publiques dans le Val de Loire. Sa mission, plus précisément ; établir, au sein de différents collèges, des propositions pour faire évoluer les politiques publiques, qu’elles soient de la compétence du Conseil régional, du Département, ou de la Métropole. « Nous sommes saisis par le président de la Région, ou bien on s’autosaisit sur des sujets de société qui nous semblent d’actualité ou prégnants, explique Aline Chassine Deniau, sa directrice. Depuis vingt ans, le Ceser travaille sur l’égalité et sur la parité pour produire un certain nombre de rapports à destination des décideurs politiques. Dès lors que l’on émet un avis sur une politique régionale, c’est toujours à travers le prisme de l’égalité, de la parité, de la mixité. » Pour montrer l’exemple, le Ceser a été le premier signataire de la charte pour l’égalité dévoilée l’an dernier par la Région. Après l’avoir signée, il a fallu passer à l’œuvre, et donc faire en sorte que le Ceser, dans ses gouvernances, soit à parité. On y est presque : sur les 100 conseillers, 44 sont des femmes, sachant que rien ne l’impose, pas même la loi. Mais le pli est pris. En Nouvelle-Aquitaine en tout cas, la parité du Ceser est totale. Bientôt le tour de celui du Centre-Val de Loire ? Reste à briser le plafond de verre, car s’il y a bien 44 % de conseillères, les postes à responsabilités sont très majoritairement occupés par des hommes. Pas par choix du Ceser, bien sûr. « Certaines femmes ne veulent pas, pour différentes raisons, d’autres ne se sentent pas légitimes, se mettent des freins elles-mêmes, explique Aline Chassine Deniau. Il faut que nous soyons toutes et tous capables de porter l’idée de la parité. Un chemin à penser ensemble. »

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