La revanche des gentils

Vous avez évidemment vu et revu Le Père Noël est une ordure. Cette réplique de Thierry Lhermitte à propos de la pauvre Mme Musquin coincée dans l’ascenseur ne vous est donc pas étrangère : « Écoutez Thérèse, je n’aime pas dire du mal des gens, mais effectivement elle est gentille. » Eh oui, depuis des lustres, la gentillesse est déconsidérée ! On la réclame aux enfants (enfin, on les implore surtout de nous obéir et de ne pas nous casser les pieds), puis très vite, dans notre société hyper-compétitive, elle devient un défaut : la personne gentille, c’est la brave, la niaise, celle sur qui on s’essuie les pieds… et qui en redemande. Mais nous sommes arrivés au bout. Tandis que l’agressivité et la pression permanentes font des ravages, la gentillesse retrouve les lettres de noblesse qu’elle n’aurait jamais dû perdre. Car sans elle, point de salut !

Compétition à tous les étages ! À l’école et dans le milieu professionnel surtout, mais aussi dans le milieu sportif (où sont les belles valeurs du fair-play ?), dans le quartier, dans la famille : pour se faire une place dans une société rongée par l’angoisse du chômage et la peur des lendemains, il faut se battre, combattre, et cela passe, ou passerait, par l’écrasement de l’autre. En fait, le monde se divise en deux camps : les gagnants et les perdants. Dès lors, hostilité, au pire, indifférence, au mieux, s’invitent dans notre quotidien. Oh, ce n’est heureusement pas une obligation ; beaucoup de gens ont du cœur et s’investissent dans des actions solidaires. Bravo à elles, à eux !

Mais que n’entendent-ils pas en retour… « On n’est pas chez les Bisounours », « On n’est pas là pour faire du social », etc. Et le comble, c’est que les gagnants, dans le monde des affaires, dans celui de la politique nationale et internationale (inutile de donner des noms, sans forcer, quatre ou cinq viennent immédiatement à l’esprit), ne sont justement pas de grands sentimentaux – c’est un euphémisme. Faut-il donc être méchant pour réussir ? N’est-il pas possible d’envisager le progrès dans une atmosphère générale de bienveillance et d’écoute ?

Mauvaise réputation

À la base, la gentillesse est plutôt une bonne chose, tout le monde est au moins d’accord là-dessus. La gentillesse, c’est l’empathie, l’altruisme, la générosité. C’est le respect, la bienveillance, l’écoute, avec le sourire. La prise en compte de l’autre, de ses problèmes, de ses demandes.

Un acte de bonté sincère, spontané, gratuit, sans calcul, fait avec honnêteté. C’est, selon Stefan Einhorn**, « la capacité à être vrai dans ses actes, dans l’espoir d’aider le récepteur de ceux-ci, tout en adoptant une attitude empathique ». Mais alors pourquoi donc, alors qu’elle est synonyme d’amabilité, d’entraide, traîne-t-elle une si mauvaise réputation ? Emmanuel Jaffelin*, philosophe et auteur d’un Éloge de la gentillesse, rappelle qu’à l’époque de l’Antiquité, le mot gentilis désignait les personnes appartenant à la noblesse romaine, les méchants étant au contraire les barbares. Un peu après, le terme de « Gentils » va être utilisé par les Hébreux pour désigner les non-Juifs et par les Chrétiens pour nommer les païens, c’est-à-dire des personnes moralement et religieusement faibles, bonnes à convertir !

C’est là l’origine du malentendu… Sous la Renaissance, le mot connaîtra un retour en grâce avec les « gentilshommes », jusqu’à la Révolution qui ne fera pas de cadeau à ces individus trop proches de la monarchie honnie. La gentillesse, écrit Jaffelin, était devenue l’apanage des affameurs du peuple et des vaincus. Un comble ! Mais avant 1789 déjà, la période moderne avait été celle de la cassure. À notre capacité à aimer, tant vantée par la religion chrétienne (« aimez-vous les uns les autres ») avait succédé le sentiment selon lequel l’homme est un loup pour l’homme. Dès lors, quelle place pour la gentillesse, synonyme de vulnérabilité, de manque de caractère (un paradoxe, comme nous le verrons plus loin), ou bien hypocrite, obséquieuse, à la manière d’un de Funès avec son adjudant ? Loin du geste spontané et gratuit, en l’occurrence !

Gentil caractère

À l’heure où l’on se rend vraiment compte (il n’est jamais trop tard pour bien faire) que l’égoïsme et la méchanceté nous conduisent tout droit à l’abîme, et qu’au contraire, la voie qui mène au bonheur individuel, que nous recherchons toutes et tous, ne passe pas par le cynisme, le dédain, encore moins la violence, la gentillesse fait un retour en force dans les conversations. Plus que cela même, elle franchit des portes que l’on croyait verrouillées à double tour. La bienveillance est un joli mot que l’on voit un peu partout. Et il est de plus en plus question de bien-être au travail, par exemple. Ou de management par l’écoute. « Vous avez beau être le meilleur technicien dans votre matière, si vous n’êtes pas capable de créer une relation de confiance, qui s’exprime elle-même par des comportements de bienveillance, de respect, d’honnêteté, donc de gentillesse, ce que vous aurez à donner, à communiquer, à vendre, ne sera pas pris en considération », déclarait Franck Martin au Monde en 2014 (lire plus loin l’interview qu’il nous a accordée). Pas besoin d’être tyrannique pour consolider ses équipes, au contraire ! Pas nécessaire, pour aller loin et haut, d’« avoir du caractère », comme on le dit faussement, car la gentillesse n’est justement pas un manque de caractère. C’est le contraire. La gentillesse, qui démine la méfiance, prépare le terrain à la confiance dans une ambiance sympathique, nécessite d’avoir foi en soi et une réelle propension à l’adaptabilité, à la gestion des émotions.

Car il faut se mettre à la place de l’autre pour le comprendre et lui répondre avec honnêteté. Il ne s’agit pas de mentir, encore moins de nier l’évidence, de dire oui à tout, mais d’amener son interlocuteur, doucement, avec les mots adéquats, à lui faire prendre conscience d’une réalité. Sans blesser.

Rien n’est plus précieux que la lucidité, la vérité. Avec la gentillesse, on peut tout dire, tout, sans froisser. C’est ce qui permet d’avancer, surtout que la gentillesse est contagieuse, qu’elle reçoit – en principe – autant qu’elle donne. C’est la garantie d’un monde durable, sans heurt ni violence, mais à condition, à un tout petit niveau comme à un très grand, de construire un cadre précis, des règles. Une société, quoi ! En somme, bien qu’« elle ne semble pas l’équipement de survie le plus approprié » (la phrase est du philosophe Michel Lacroix) pour nager dans un monde dur, individualiste, tiraillé par des affrontements communautaires, c’est elle, la gentillesse, qui peut nous sauver de la barbarisation.

Bonne pour la santé

D’après les recherches menées par l’Institut Bedari Kindness de l’Université de Los Angeles***, « avoir un comportement centré sur la gentillesse, ou même réfléchir à la manière d’être davantage aimable avec les autres, fait baisser la tension artérielle ». La gentillesse traite la dépression, l’anxiété, tandis qu’avoir un comportement désagréable envers les autres augmente le stress, le rythme cardiaque et fait chuter l’espérance de vie. Pour Killi Harding, de l’université de Columbia, « bienveillance et empathie boostent le système immunitaire et aident globalement les gens à vivre mieux et plus longtemps ». Pour Stefan Einhorn****, oncologue suédois, « les études scientifiques ont montré qu’il existe plusieurs bénéfices à être gentil. Quand vous faites une bonne action, vous activez une zone liée au plaisir dans le système mésolimbique du cerveau, la même que celle qui est activée par la bonne nourriture ou le sexe ».

Les réalisateurs l’ont bien compris : à la fin de la plupart des films, c’est le gentil qui gagne. Car de la gentillesse, c’est ce que nous demandons, en tant que spectateurs et spectatrices. Pourquoi alors ne la pratiquerions-nous pas dans la vie réelle ? Notre monde en a tant besoin…

* psychologies.com, octobre 2011
** L’art d’être bon ; oser la gentillesse (Belfond, 2008)
*** « Faire preuve de gentillesse rallongerait votre espérance de vie », sur slate.fr
**** « La gentillesse, c’est bon pour le moral », sur lemonde.fr

 

Pour les autres et pour soi
Et si être gentil envers les autres commençait par être gentil envers soi ? En toute occasion, même quand ça ne va pas fort ; inutile de vous torturer si vous avez fait pour le mieux. « On peut fêter ses défaites, à partir du moment où on a donné le maximum », conseille Franck Martin. Et quand ça va, pourquoi ne pas se passer de la pommade, s’autocomplimenter, s’applaudir ?
On peut aussi obtenir un beau résultat personnel à partir de la gentillesse tournée vers les autres, ce qui renforce sa propre estime de soi. Ceux qui donnent à des associations ou font des cadeaux seraient plus heureux que ceux qui dépensent leur argent pour eux-mêmes, selon une étude parue dans la très sérieuse revue Science.

Être gentil ? Un choix personnel
On peut décider de l’être… ou de ne pas l’être avec certaines personnes qui ne le méritent vraiment pas. Si on décide de l’être, cela demande, pour certains, de faire un travail sur soi, de s’accepter pleinement. Car « ce que l’on n’aime pas chez nous, nous insupporte chez les autres. »
(Thomas d’Ansembourg, Cessez d’être gentil, soyez vrai !, de l’Homme, 2014).

La Journée mondiale de la Gentillesse
À l’heure où vous lirez ces lignes, elle sera passée… mais elle reviendra l’an prochain : la Journée mondiale de la Gentillesse a lieu désormais chaque année le 3 novembre. En fait, c’est au Japon, au début des années 60, qu’est née l’idée originale, à l’initiative d’un mouvement, le Small Kindness Movement (« Mouvement de la petite gentillesse ») qui s’inquiétait de la montée de la violence à l’université de Tokyo. Le principe était de partir de la base pour arriver au sommet, de faire en sorte que chacun fasse preuve d’une petite attention quotidienne pour que, au bout du compte, la gentillesse étant contagieuse comme nous l’avons dit par ailleurs, une sorte de bienveillance générale ne s’empare tour à tour du campus universitaire, puis de la capitale, puis du pays. Et du monde entier ? En tout cas, un mouvement international a pris le relais : le World Kindness Movement (« Mouvement mondial de la gentillesse »), créé en 1997. C’est lui qui a lancé la Journée de la Gentillesse le 13 novembre. Cette date étant, depuis 2015, tristement associée aux attentats de Paris, la journée a été déplacée au 3 du même mois.

Sébastien Drouet

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