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La société connaît-elle un « ensauvagement » ?

Forces de l’ordre prises pour cibles, règlements de compte entre bandes rivales, violence, ou du moins « sentiment » de violence, de plus en plus palpable, cruauté gratuite sur Internet, actes de rébellion tous azimuts… Pour reprendre les termes du ministre de l’Intérieur, y a-t-il un « ensauvagement » de la société ? Lucie Doublet*, docteure en philosophie (Paris-Nanterre), spécialisée dans la philosophie éthique et politique contemporaine, nous donne son point de vue.

Le « sauvage » renvoie à l’image d’un homme sans culture, un homme chez qui la bestialité aurait pris ou repris le dessus, au détriment de l’éducation et des conventions sociales. En réalité, les sauvages n’existent pas. L’être humain se construit par la socialisation. Il ne grandit qu’à travers ses relations aux autres et à la culture. C’est ce que veut dire Aristote quand il définit l’homme comme un zoon politikon, un animal social. Dès notre plus jeune âge, nous intégrons des normes, des habitudes, une langue, des manières de faire et de penser que nous recevons de notre environnement. Cet apprentissage est nécessaire au développement de tout individu, si bien que l’on peut dire que l’homme est par nature un être de culture.

L’idée d’un « ensauvagement » de la société ignore cette vérité : l’être humain n’a jamais été une bête et ne peut pas le devenir. Les violences auxquelles se réfère l’expression n’ont d’ailleurs rien de sauvages. Elles supposent au contraire l’imprégnation par la culture. Les animaux ne font pas preuve de cruauté gratuite par exemple. Ils ne tuent, ni ne meurent au nom de croyances. De la même manière, la délinquance suppose l’existence des normes qu’elle transgresse. Alors comment expliquer le succès de cette expression ? Que veulent dire de notre société ceux qui l’emploient ?

Limites de l’expression

L’ « ensauvagement » exprime un sentiment commun, le sentiment que notre monde est traversé par la violence. Davantage peut-être qu’il y a quelques années. Mais nul besoin de débattre sur la réalité historique de cette recrudescence pour saisir les limites de l’expression. En rejetant la violence du côté de l’animalité et de la nature, l’idée d’ « ensauvagement » empêche d’en comprendre l’histoire et de chercher ce qui, dans nos sociétés, incite les hommes à la commettre.

C’est sans doute cela que nous refusons de voir en nous réfugiant derrière la formule : toute culture n’est pas synonyme de paix. Il existe au contraire des formes d’organisation sociale, des manières d’être collectives, qui véhiculent en elles-mêmes de la violence et qui l’induisent chez les individus. D’où vient celle qui déchire notre société ? Quelles en sont les causes ? Ce sont les questions que nous devrions nous poser, et plus encore les responsables politiques. La notion d’ « ensauvagement » les recouvre sans rien expliquer. Au lieu de dresser une alternative simpliste entre la brute et l’homme civilisé, mieux vaudrait réfléchir aux conditions d’un monde apaisé.

* À paraître prochainement : Sublime matérialisme. Emmanuel Levinas et l’héritage de Karl Marx, aux éditions Otrante.

Lucie Doublet

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