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Résister ou résilier ?

Le mot a envahi notre vocabulaire : au travail, dans la famille, dans la maladie, nous devons faire preuve de résilience. La philosophie réclamant de retrouver le poids des mots pour donner sens à la réalité qu’ils décrivent, je ne peux être que sceptique face à un terme devenu omniprésent.

Faire face pour rebondir – si telle est la signification générale de la résilience – ne peut être la même chose dans le deuil, la rupture amoureuse ou le licenciement. Quand un mot sert à tout dire, il ne dit plus rien du tout.

La résilience désigne au départ la propriété qu’ont certains métaux de résister aux chocs. De la physique des métaux, elle en est venue à désigner la capacité psychique à surmonter les traumatismes. À encaisser les chocs sans s’effondrer. Mais tous les chocs ont-ils vocation à être encaissés ? Y a-t-il une obligation à rebondir ? La résilience apparaît en effet comme l’élément d’une morale qui ne dit pas son nom. De toutes parts, on nous somme de résilier, de positiver, d’avancer.

Mais n’avons-nous pas aussi un droit à la peine ? Paul Ricoeur interdisait « une seule humeur » : « l’optimisme », qui est comme « la caricature d’une espérance qui n’aurait pas connu les larmes ». Il ne s’agit pas d’avoir le goût du malheur mais de ne pas escamoter les larmes, de ne pas croire que le deuil s’efface par un travail. Nos souffrances ne sont pas des combustibles pour avancer. Ce qui ne nous tue pas ne nous rend pas plus fort : on en garde la blessure.

Ne vaut-il d’ailleurs pas mieux parfois dénoncer que résilier ? Car la résilience laisse les choses en l’état, comme la consolation qui nous dit « un de perdu, dix de retrouvés ». Si consoler met du baume sur la plaie, cela n’empêche pas le couteau d’avoir entaillé.

Le courage de dire « non »

Cette morale de la résilience cache un impératif de réussite : il faut tirer parti de la crise. Dans Parler d’amour au bord du gouffre, Boris Cyrulnik parle de « réussite », de « développement », d’ « habileté » dans les relations, propres à bannir la tristesse. La résilience contient une injonction à fonctionner, à aller de l’avant. Mais doit-on être résilient dans une entreprise où règnent l’arbitraire et l’autoritarisme ? Doit-on être résilient face à l’injustice ou doit-on la condamner ?

Je ne fais l’apologie ni de la tristesse ni de l’indignation. J’avance seulement que parfois dénoncer est préférable à résilier, et qu’il s’agit alors de courage, cette audace qui consiste à refuser le cours des choses, à ne pas se contenter d’un « c’est comme ça, on n’y changera rien » qui excuse commodément toutes nos lâchetés. Les hommes et les femmes qui se sont levés pour dire non ne sont pas entrés en résilience mais en résistance. Ils ont agi pour que tout change, au nom de principes plus grands que leurs peurs : la liberté, la justice, le respect des hommes. Il manque à la résilience un peu de cette verticalité, de ce courage qui ne fait pas simplement « s’accrocher » mais aspirer à « plus ».

La morale de la résilience me fait penser à l’objection que Spinoza adresse aux inactifs : si une tuile tombe du toit, on peut dire « fatalité » ou « accroche-toi », mais on peut aussi agir et réparer le toit. Si la résilience est une épreuve d’endurance, je lui préfère le courage de la résistance, la force de l’espérance, et même la soif de justice de certaines colères.

Par Laurence Devillairs, normalienne, agrégée, docteur et maître de conférences en philosophie.

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